La récente consécration des U15 du Sénégal, sacrés champions d’Afrique de football scolaire sous l’égide de la Confédération africaine de football, est une fierté nationale incontestable.
Au-delà de la performance sportive, ces jeunes ont incarné avec dignité, discipline et engagement les valeurs de la République.
Ils ont porté haut le drapeau national et contribué à renforcer l’image d’un Sénégal émergent, dynamique et prometteur dans le concert des nations sportives africaines.
Dans ce contexte, la décision des autorités de leur attribuer une récompense symbolique de 100 000 francs CFA par joueur s’inscrit dans une logique de reconnaissance. Toutefois, la réaction des jeunes eux-mêmes, qui ont choisi de renoncer à cette somme, ouvre un débat plus profond et mérite une lecture dépassionnée, pédagogique et structurante.
1. Une posture respectable, mais à contextualiser
Le geste de ces jeunes est à saluer pour ce qu’il traduit : une conscience précoce de la valeur de leur performance et un certain sens de la dignité.
Il est également compréhensible que certains acteurs du football établissent un parallèle avec les primes substantielles accordées aux sélections nationales seniors.
Cependant, une telle comparaison, bien que séduisante, comporte des limites fondamentales.
Elle omet de prendre en compte la différence de statut, de responsabilité, de maturité et surtout de finalité entre le sport de haut niveau adulte et le sport de formation.
2. La récompense chez l’enfant : un enjeu éducatif avant tout
À 15 ans, un jeune sportif est d’abord un apprenant.
Il est en construction physique, mentale, sociale et académique.
Dans ce contexte, la nature de la récompense doit être pensée non pas uniquement comme une gratification immédiate, mais comme un levier éducatif et structurant.
Les travaux en psychologie du sport, notamment ceux inspirés de la théorie de l’autodétermination, distinguent clairement la motivation intrinsèque (plaisir, passion, progression) de la motivation extrinsèque (récompenses, reconnaissance, statut).
Une survalorisation de la dimension financière à un âge précoce peut déséquilibrer ce fragile écosystème motivationnel.
Le risque est réel : conditionner l’engagement sportif à une logique marchande, au détriment du plaisir de jouer, de l’apprentissage et du développement personnel.
3. GOUVERNER LE SPORT DES JEUNES : UNE RESPONSABILITÉ ÉDUCATIVE
En matière de gouvernance sportive, la gestion des catégories de jeunes ne peut être calquée sur celle du sport professionnel. Elle doit répondre à une logique spécifique, centrée sur la formation, la protection et la projection.
Nous devons, collectivement, assumer davantage notre rôle d’éducateurs que de simples gestionnaires de performance. Le sport scolaire et de base est un espace de socialisation, de transmission de valeurs et de construction de citoyens.
À cet égard, permettez-moi de partager une conviction forgée dans l’exercice de mes responsabilités : dans mes fonctions de Directeur de la haute compétition, j’ai toujours conseillé aux ministres en charge des Sports de ne jamais promettre de récompense pécuniaire à des jeunes sportifs.
Non par refus de reconnaissance, mais par souci de préserver l’équilibre éducatif, la sincérité de l’engagement et la nature même du sport de formation.
4. POUR UNE INGÉNIERIE DE LA RÉCOMPENSE ADAPTÉE ET DURABLE
Plutôt qu’une gratification financière immédiate, il apparaît plus pertinent de mettre en place un dispositif de valorisation à forte portée éducative et sociale. À titre indicatif, plusieurs pistes peuvent être envisagées :
a) Des bourses d’études et d’excellence
Garantir à ces jeunes un accompagnement scolaire de qualité (frais de scolarité, tutorat, accès à des établissements d’excellence) permet de sécuriser leur double projet sport-études.
b) Des bourses d’équipement sportif
Fournir un suivi en équipements (chaussures, tenues, matériel d’entraînement) sur plusieurs années contribue à leur progression technique et à leur professionnalisation progressive.
c) Un accompagnement médico-sportif structuré
Accès à un suivi médical régulier, à la nutrition sportive, à la prévention des blessures : autant d’éléments essentiels pour préserver leur santé et optimiser leur développement.
d) Des programmes de formation personnelle
Ateliers sur les valeurs du sport, la gestion de carrière, l’éthique, les médias ou encore la citoyenneté : investir dans leur intelligence sociale et émotionnelle est déterminant.
e) Un fonds de développement individuel différé
Plutôt qu’un paiement immédiat, la création d’un compte bloqué ou d’un fonds d’accompagnement accessible à la majorité pourrait constituer une approche plus responsable.
5. DONNER DU SENS À LA RECONNAISSANCE
Récompenser un enfant, ce n’est pas seulement lui donner. C’est lui transmettre un message.
C’est orienter sa perception de l’effort, du mérite et de la réussite.
Si, chez les adultes, la récompense financière peut légitimement refléter des enjeux économiques, contractuels et professionnels, chez les jeunes, elle doit rester un outil au service de leur construction.
Aucune reconnaissance n’est de trop pour ces jeunes champions. Mais toutes les formes de reconnaissance ne se valent pas.
6. UNE CONVICTION À PARTAGER, NON À IMPOSER
La présente réflexion ne se veut ni une critique, ni une injonction.
Elle se veut une contribution au débat, portée par une conviction forgée par l’expérience et l’observation des dynamiques sportives.
Le Sénégal, fort de ses ambitions et de ses succès récents, a l’opportunité de bâtir un modèle de gouvernance sportive exemplaire, notamment dans la gestion de ses jeunes talents.
Cela suppose de faire des choix courageux, éclairés et responsables.
En conclusion,
nos U15 ont honoré la Nation.
À nous, désormais, d’être à la hauteur de leur exploit.
Non pas en cherchant à reproduire mécaniquement les standards du sport professionnel, mais en inventant une approche qui leur ressemble : éducative, protectrice et tournée vers l’avenir.
Car former un champion, c’est bien.
Former un homme ou une femme accompli(e), c’est encore mieux.
Souleymane Boun Daouda DIOP
Directeur général du Cabinet du Cabinet Conseil SERISE-SARL.
Expert en gouvernance sportive

