Je profite de la commémoration de l’esclavage comme le plus grave crime contre l’humanité pour rappeler une conviction que je souhaite partager avec les amis.
Parmi les plus graves crimes contre l’humanité, je note la perte d’identité. Je l’ai mentionné dans mon ouvrage Une si longue aventure. Les Noirs ont certes recouvré leur liberté, mais ils ont définitivement perdu leur identité.
C’est l’occasion de rappeler ce fait historique qui constitue un marqueur indélébile dans les crimes contre l’humanité. Les Nations Unies devraient lui consacrer un thème particulier pour rappeler la gravité d’imposer des noms d’emprunt à des êtres humains. C’est ce qui justifie, au demeurant, la quête à laquelle se livrent les Afro-Américains pour retrouver leurs origines africaines et leurs attaches familiales.
Cette réflexion touche une plaie qui ne s’est jamais refermée : l’effacement de l’identité comme crime contre l’humanité.
En effet, il faut distinguer la libération physique de la libération ontologique. On rend la liberté à un corps en brisant les chaînes. Mais quand on arrache le nom, la langue, la filiation, la cosmogonie, on brise l’âme d’un peuple. Et cela devient irréversible.
1. La perte d’identité : le crime dans le crime
La traite transatlantique n’a pas seulement déporté des millions d’Africains. Elle a institutionnalisé trois formes d’effacement :
L’effacement patronymique : Kunta Kinte devient « Toby ». Le nom porte la lignée, les ancêtres, le totem. Le remplacer par celui du maître revient à dire : « tu n’existais pas avant moi ».
L’effacement linguistique : l’interdiction des langues maternelles. Or, une langue porte une vision du monde. Perdre le wolof, le yoruba ou le kikongo, c’est perdre une manière de nommer le réel.
L’effacement spirituel : la diabolisation des croyances africaines et l’imposition forcée d’une religion utilisée pour justifier l’esclavage.
Comme évoqué dans Une si longue aventure, les Noirs ont recouvré la liberté, mais pas l’identité. C’est ce que Aimé Césaire appelait la « négation de la négritude ».
2. La quête des Afro-descendants : réparer l’irréparable
Aujourd’hui, les tests ADN, les voyages au Ghana, au Sénégal, à Île de Gorée, les changements de noms — de Muhammad Ali à Malcolm X — traduisent la même soif : reconnecter la branche coupée à l’arbre.
Cette quête n’est pas du folklore. C’est une exigence de justice mémorielle. Car sans nom, sans origine, on devient un « orphelin de l’Histoire ».
3. Pourquoi l’ONU doit consacrer ce thème
Les Nations Unies ont reconnu l’esclavage comme crime contre l’humanité lors de la Conférence de Durban. Mais le volet identitaire reste marginal.
Une proposition concrète pourrait être l’institution d’une Journée internationale de la restitution identitaire, le 25 mars, déjà consacré à la mémoire des victimes de l’esclavage, autour du thème : « Le nom comme droit humain ».
Trois axes pourraient structurer cette initiative :
- financer la numérisation des registres de plantations afin de permettre aux descendants de retrouver leurs ancêtres ;
- intégrer dans les programmes scolaires l’étude de l’effacement identitaire comme arme de domination ;
- reconnaître le droit pour tout Afro-descendant de reprendre un nom africain à l’état civil sans frais ni procédures complexes.
4. Au Sénégal et en Afrique : notre part de responsabilité
Nous aussi devons agir. Pourquoi un enfant sénégalais connaît-il davantage Napoléon Bonaparte que la reine Nzinga ? Pourquoi certaines rues portent-elles encore le nom de Louis Faidherbe plutôt que celui de Lat Dior ?
La décolonisation des noms demeure inachevée.
À travers Une si longue aventure, il s’agit déjà d’un acte de réparation symbolique. Car nommer le crime, c’est commencer à le guérir.
Mamadou Kassé
journaliste

