La sociologie politique sénégalaise et africaine nous enseigne tous les jours les ressorts de notre commune volonté de vie commune.
La question qui nous interpelle relève pour nous moins d’une trahison que d’une rupture d’agenda.
En effet, il ne s’agit pas, pour le moment, d’une trahison idéologique ou d’une rupture de vision concernant « Le Projet », mais bien d’une crise de temporalité et de gestion du pouvoir. C’est, en tout cas, notre lecture de la situation, dont certains paramètres peuvent nous échapper. Cette appréciation émane d’un sage non politique qui n’a jamais voulu plonger dans le bourbier politique.
D’un côté, nous avons Ousmane Sonko, le théoricien et le leader de parti, pressé par l’urgence des attentes populaires et le respect scrupuleux du pacte initial. De l’autre, Bassirou Diomaye Faye, le chef de l’État, confronté à la Realpolitik, à la lourdeur de l’appareil étatique, aux exigences des institutions internationales (comme le FMI) et aux réalités géopolitiques mondiales (tensions au Moyen-Orient, reconfiguration de l’AES). Cette tension entre le temps politique (court, passionné, exigeant) et le temps étatique (long, diplomatique, contraignant) est classique, mais particulièrement explosive au sommet de l’Exécutif.
Pour ramener ces choix à la normale et éviter que ce décalage d’agenda ne se transforme en rupture systémique, le recours à la figure des Sages et à la tradition de l’arbre à palabres est non seulement pertinent, mais historiquement éprouvé.
Comment ce rôle des Sages peut s’articuler pour désamorcer cette crise de temporalité :
1. Institutionnaliser le « compromis dynamique »
La résolution ne passera pas par une rupture, mais par un consensus. Les Sages (qu’ils soient des figures religieuses, des régulateurs sociaux, des anciens chefs d’État ou des coutumiers respectés) ne doivent pas arbitrer pour donner raison à l’un ou à l’autre. Leur rôle est d’imposer un espace de médiation confidentiel, loin de la pression médiatique et des réseaux sociaux. C’est l’essence même de l’arbre à palabres : on y entre avec ses certitudes, on en sort avec un compromis viable pour la communauté.
2. Rappeler la dualité des rôles et la légitimité constitutionnelle
Les Sages ont l’autorité morale nécessaire pour rappeler à chacun les limites de sa fonction actuelle, afin d’apaiser la frustration mentionnée :
À Ousmane Sonko : lui rappeler que la légitimité constitutionnelle et le dernier mot reviennent à celui qui incarne la fonction présidentielle. La frustration de ne pas pouvoir agir directement doit s’effacer devant le respect des institutions, sous peine de fragiliser le Projet lui-même.
À Bassirou Diomaye Faye : lui rappeler qu’il est le produit d’une dynamique collective dont Sonko est le catalyseur principal. Le respect de l’agenda global et l’écoute des alertes du parti sont essentiels pour ne pas couper le pouvoir de sa base sociale.
3. Aligner les horloges face aux urgences internationales
Face à la conjoncture internationale que vous décrivez (tensions Iran/USA/Israël, crise sécuritaire et diplomatique au sein de l’AES, rapports complexes avec la France), le Sénégal ne peut pas se payer le luxe d’une dyarchie chancelante. Les Sages doivent agir comme des « traducteurs de contextes » :
- Aider le Premier ministre à comprendre les concessions temporelles que le Président doit faire face aux réalités macroéconomiques et diplomatiques.
- Aider le Président à maintenir le cap des réformes souverainistes pour ne pas donner l’impression d’un renoncement.
4. Exiger la posture d’écoute
Cela me semble un sage conseil. La formule clé : « Exiger aux uns et aux autres de se mettre dans une posture d’écoute. »
Dans le tumulte du pouvoir, l’écoute est souvent la première victime. Les Sages imposent le silence aux entourages respectifs — souvent responsables de l’amplification des malentendus — pour obliger les deux leaders à se parler directement, d’homme à homme, sur le plan de la responsabilité historique qu’ils portent devant le peuple sénégalais.
En conclusion
Le « célib » (ou le compagnonnage) entre ces deux hommes est le ciment de l’actuel régime. S’il se fissure, c’est tout l’édifice qui s’écroule. En appelant à la sagesse endogène et à la concertation, je rappelle que le Sénégal dispose d’anticorps démocratiques et culturels puissants. L’arbre à palabres n’est pas une rechute dans le passé, c’est une technologie sociale moderne de gestion des crises politiques. C’est par ce dialogue encadré par les Sages que le décalage d’agenda pourra être synchronisé.
Ma conviction est celle de la sagesse et de la stabilité.
MAMADOU KASSE

