Choisir le sélectionneur d’une équipe nationale, c’est décliner une vision, affirmer un niveau d’ambition, révéler l’idée que la nation se fait d’elle-même et dévoiler la manière dont elle entend transformer cette ambition en succès durables.
Vue de l’extérieur de la Fédération sénégalaise de football (FSF) et de ses instances, la décision annoncée de limoger Pape Bouna THIAW paraît précipitée. Mais elle est prise et il faut désormais trouver un autre sélectionneur.
Comme d’habitude, à chaque changement de sélectionneur, le débat public se focalise presque exclusivement sur des noms, avec tous les trafics d’influence et manipulations d’opinion que l’on peut percevoir en filigrane des questions légitimes que les sénégalais sont en droit de poser.
Qui faut-il choisir en qualité de sélectionneur ? Un entraîneur national ou un étranger ? Un technicien expérimenté ou un jeune bâtisseur ? Un ancien international ou un profil venu d’ailleurs ? Un binôme national-international ? Quels autres profils ou combinaisons ?
Ces interrogations sont légitimes ; mais elles occultent la véritable question, celle dont toutes les autres devraient découler : selon quelle méthode une grande nation choisit-elle son sélectionneur ? Un tel choix ne consiste pas seulement à désigner un entraîneur, surtout au vu de ce qu’est devenu notre équipe nationale.
Le Sénégal n’est plus une sélection en quête de reconnaissance.
Longtemps considéré comme une nation de promesses, il est aujourd’hui devenu une nation de référence du football africain, une nation crédible sur la scène mondiale. Aux deux grandes échelles du football, les Lions de la Teranga ne sont plus attendus comme des outsiders talentueux ; ils sont désormais considérés comme des prétendants aux plus hautes distinctions.
Ce standing ne relève ni de l’autosatisfaction, ni du simple classement FIFA. Il repose sur des réalités objectives : une qualification régulière à la CAN avec un double sacre continental réalisé hors du territoire national, quatre qualifications à la Coupe du monde et successivement aux trois dernières éditions, un effectif composé de joueurs évoluant dans les meilleurs championnats, une constance inédite dans la compétitivité qui a fait naître des attentes populaires qui ne se limitent plus à la qualification, mais s’étendent désormais à la conquête de nouveaux trophées et à des parcours de référence dans les grandes compétitions.
Le standing des Lions de la Teranga n’est désormais plus une simple image ; c’est un niveau d’exigence.
Dès lors, le Sénégal ne peut plus choisir son sélectionneur au gré des circonstances, des émotions ou des préférences du moment. Les grandes nations ne procèdent pas ainsi ; elles se dotent d’une doctrine de recrutement, qu’elles appliquent avec rigueur quelle que soit l’équipe fédérale en place.
Une doctrine de recrutement est l’ensemble des principes permanents qui permettent à une institution (politique, administrative, industrielle, sportive ou autre) de choisir ses dirigeants en fonction de ses ambitions, plutôt qu’en raison des circonstances. Elle protège la décision contre les effets de mode, les pressions diverses et les préférences personnelles. Elle oblige à choisir selon des critères précis et connus, non selon des impressions.
Parce que le Sénégal a changé de dimension, sa méthode de recrutement doit, elle aussi, changer de dimension.
Sa doctrine devrait reposer sur six critères essentiels :
- Le premier est la culture de la victoire : à ce niveau, il ne suffit plus de produire du beau jeu ou de se qualifier. Le futur sélectionneur devra être pénétré de l’obsession de la performance, être capable de transformer un potentiel en résultats et les résultats en titres.
- Le deuxième est l’intelligence tactique : le football international se joue désormais sur les détails. Lire une rencontre, modifier un dispositif au bon moment, anticiper l’adversaire et faire basculer un match au moment clé constituent des compétences décisives.
- Le troisième est le leadership : les meilleures générations de joueurs ne constituent pas spontanément les meilleures équipes. Le rôle du sélectionneur est de faire naître une ambition commune là où n’existent, au départ, que des talents individuels. Il devra être capable d’inspirer, convaincre, arbitrer, exiger, protéger et fédérer des individualités de très haut niveau autour d’un même projet, d’une même exigence, d’une même discipline.
Ces trois premiers critères constituent les déterminants immédiats de la performance. Ils répondent à une seule question : Comment transformer une équipe talentueuse en équipe championne ?
Les trois critères suivants permettent de déterminer comment garantir la pérennité du succès :
- Le quatrième est la vision à long terme : un grand sélectionneur ne prépare pas seulement la prochaine compétition ; il installe une identité de jeu durable, construit le cycle suivant et assure les transitions générationnelles.
- Le cinquième est l’intelligence culturelle : comprendre l’environnement sénégalais, respecter les valeurs et caractéristiques qui fondent l’identité du sénégalais type et créer l’adhésion des joueurs (en tenant compte des particularités générationnelles), de la Fédération et du Peuple constituent autant des facteurs de performance que des conditions de stabilité.
- Enfin, comme sixième critère, vient la stature internationale du sélectionneur : cette stature facilite l’exercice de l’autorité. Elle inspire le respect des joueurs, des adversaires et des institutions et elle crédibilise le projet. Mais elle ne saurait constituer, à elle seule, un critère décisif. La réputation aide à être choisi, mais seules les compétences permettent de gagner.
Cependant, il importe de le noter, même parfaitement remplis, ces six critères ne suffisent pas à départager les candidats. Le choix du futur sélectionneur doit aussi reposer sur ce que l’on pourrait appeler le socle de la triple légitimité :
- D’abord, la légitimité des résultats : ce que le candidat a déjà démontré par son parcours et ses performances à la tête des équipes qu’il a dirigées au cours des (5, 8 ou 10 ?) dernières années, non dans un passé lointain.
- Ensuite, la légitimité de la compétence : ce que, au-delà des discours, des réputations ou des promesses, le candidat sait faire, sa maîtrise du métier, sa capacité à élaborer un projet, à diriger un groupe et à faire progresser une équipe.
- Enfin, la légitimité de l’adhésion : l’aptitude du candidat sélectionneur à entraîner derrière lui les joueurs, la Fédération et le peuple sénégalais, est une compétence sans laquelle aucune ambition collective ne peut durablement prospérer.
Une grande sélection ne se dote pas seulement d’un technicien ; elle choisit une légitimité.
C’est seulement à ce stade du processus, mais pas avant, que peut être abordée la question qui passionne tant les débats : Faut-il un sélectionneur sénégalais ou un étranger ?
En réalité, cette opposition identitaire, qui est dans l’air du temps depuis quelques années, est un débat inapproprié, surtout lorsque la question est évoquée d’emblée.
Il ne faut jamais l’oublier : L’excellence est une exigence ; la préférence nationale est un choix.
Aussi, lorsque les deux critères se rejoignent, c’est l’idéal. Mais lorsqu’ils s’opposent ou que chacun des candidats n’est compétitif que sur l’un, c’est l’excellence qui doit prévaloir. Si un entraîneur sénégalais réunit les six critères de la doctrine et la triple légitimité, son choix s’impose naturellement. Il concilie alors excellence et valorisation de la compétence nationale. Si tel n’est pas le cas, l’intérêt supérieur de la sélection commande de retenir le candidat le plus à même de conduire les Lions vers les ambitions que leur standing autorise désormais.
En définitive, au sortir de ce Mondial d’Amérique, raté dans ses résultats mais très riche dans ses enseignements si nous nous départissions de l’émotion qui nous caractérise, le devoir de la Fédération sénégalaise de football n’est pas de satisfaire les exigences ou préférences du moment ; il est de servir durablement les ambitions de la Nation.
A cet effet, avant de lancer le processus de recrutement d’un nouveau sélectionneur, la FSF devrait s’attacher sans délai à élaborer et adopter une doctrine de recrutement du sélectionneur de l’équipe nationale, qui pourrait ensuite être étendue et adaptée à chaque sélection. Une doctrine n’a pas seulement vocation à désigner un homme ; elle a aussi pour objet d’empêcher qu’un homme soit choisi autrement que pour son mérite réel, sa compétence effective et l’adéquation de son profil aux ambitions de l’institution.
Comme ceux d’hier, les noms d’aujourd’hui passeront, les débats s’estomperont, les générations se succéderont ; c’est la loi de la nature humaine. Mais si notre pays se dote d’une doctrine de recrutement exigeante, alors chaque futur sélectionneur sera choisi selon les mêmes principes, avec la même rigueur et au service des mêmes grandes ambitions.
Une nation ne devient pas grande par la seule qualité de ses joueurs. Elle le devient parce qu’elle se dote de principes qui lui permettent de procéder à la meilleure sélection des femmes et des hommes auxquels elle confie son destin, ses realisations et sa réputation.
Plaise au Seigneur éclairer les décideurs !
© Tounk.A
Alassane TOUNKARA

