Dans sa vocation, la démocratie attend des partis politiques qu’ils ne soient pas seulement des instruments de conquête du pouvoir de gouvernance, mais les gardiens exigeants et les praticiens assidus de la cohérence entre les deux légitimités qui fondent l’exercice du pouvoir. Cette exigence n’est pas une clause accessoire du contrat démocratique, elle en est le cœur même. Car gouverner, ce n’est pas seulement gagner une élection ; c’est honorer la confiance d’un peuple qui a choisi de déléguer sa souveraineté, avec tout ce qu’une telle délégation suppose de sincérité, de gravité, de rigueur et d’abnégation.
Dans le jeu de ces deux légitimités, qui sont indissociables, le parti politique occupe une position charnière et déterminante. Aussi ces légitimités doivent-elles être identifiées et nommées avec précision, car c’est leur nature même qui donne du poids à toutes les décisions qui se prennent et qui donne du sens à toutes les actions qui se mènent dans l’exercice du pouvoir. Il s’agit, d’une part, de la légitimité populaire qui, reposant sur l’adhésion à une vision ou à un projet, insuffle la dynamique de mobilisation populaire nécessaire à l’action et, d’autre part, de la légitimité institutionnelle qui, procédant du droit et des fonctions exercées, donne au dépositaire du pouvoir l’autorité nécessaire à l’action.
La convergence de ces deux légitimités consolide la confiance, renforce l’action publique et permet la réalisation des ambitions nationales. La divergence de ces deux légitimités alimente les incertitudes, fragilise la gouvernance et expose les institutions à des tensions récurrentes. Devant le Peuple qui leur a confié ces légitimités, les deux citoyens qui se sont présentés à lui en 2024 en binôme gémellaire porteur d’une même promesse de transformation assument ensemble, tant qu’ils se réclament du même parti au pouvoir, une même responsabilité supérieure : celle de faire prévaloir l’intérêt de la Nation sur leurs ambitions individuelles, le sort de notre destin collectif sur leurs divergences personnelles, la primauté de la cohésion nationale sur leurs susceptibilités respectives. L’Histoire, notre histoire commune, attend des détenteurs de ces deux légitimités non la rivalité des égos, ni les flatteries qui divisent, mais la convergence des responsabilités. Elle ne retiendra pas la querelle entre deux frères jumeaux, mais la fidélité — ou la trahison — de leur engagement commun envers la Nation.
C’est précisément parce que cette convergence des responsabilités est une exigence que le rôle du parti politique est crucial. En accédant au pouvoir, le parti devient le cadre dans lequel la légitimité populaire se structure et se transforme en légitimité institutionnelle. À ce titre, il ne peut se réduire ni à une simple machine électorale, ni à un instrument conjoncturel d’accès au pouvoir. Il demeure l’instance au sein de laquelle se construit la cohérence entre la volonté du Peuple et l’action de l’État. Dès l’instant où un parti sollicite et obtient la confiance du Peuple, il contracte envers lui une dette sacrée : celle de subordonner toute logique interne, toute rivalité d’egos, toute querelle d’influence, toute dispute de leadership à l’impératif supérieur du service public. La conquête du pouvoir n’est pas une fin ; elle est un commencement — et ce commencement est revêtu d’une camisole dont le parti ne peut se défaire qu’à la fin de sa mission de gouvernance et qui s’appelle La Responsabilité.
Le parti au pouvoir porte ainsi une responsabilité double : d’une part, fidéliser l’adhésion qui a fondé la légitimité populaire ; d’autre part, accompagner l’exercice de la légitimité institutionnelle dans le respect de l’engagement électoral. Ce n’est donc pas là une responsabilité ordinaire ; foncièrement, c’est une responsabilité de nature éthique, car elle engage la parole donnée au Peuple. C’est aussi une responsabilité de nature politique, car elle conditionne la stabilité et la lisibilité du pouvoir. C’est également une responsabilité de nature historique, car elle s’inscrit dans la mémoire longue d’une nation qui a consenti des sacrifices pour que le changement advienne. En somme, la légitimité qui s’est construite dans la rue, dans les prisons, puis dans les urnes doit continuer à se mériter dans l’exercice du pouvoir, sinon elle devient une rente que l’on dilapide, notamment, dans la distribution des postes comme strapontins de jouissance de privilèges, ce qui peut aller jusqu’à la trahison de ceux-là mêmes qui l’ont constituée au prix de leur liberté et de leur sang.
Lorsque le parti assume pleinement cette fonction de médiation entre les deux légitimités, il renforce la cohérence du pouvoir, il stabilise les orientations publiques et il consolide la confiance entre gouvernants et gouvernés. Lorsqu’il s’en éloigne, il devient un instrument de disjonction entre la parole politique et l’action publique, exposant ainsi le pouvoir à des tensions internes, à une perte de lisibilité et à un brouillage des légitimités. Or le brouillage des légitimités est l’une des formes les plus insidieuses de la crise politique, car il ne se déclare pas ouvertement : il s’installe, il s’insinue, parfois même il parle par le silence, puis il érode. Il érode la confiance, il érode la crédibilité, il érode à terme l’espérance même qu’il est censé incarner.
La situation est plus délicate et plus périlleuse dans l’exercice du pouvoir lorsque le parti s’est fondé et renforcé autour d’une figure charismatique, qui incarne la légitimité populaire, et qu’il s’est organisé et structuré grâce à l’action incontestée d’une autre figure reconnue, issue du même creuset militant, qui incarne la légitimité institutionnelle. Dans une telle configuration, le risque n’est plus seulement celui d’une disjonction entre le parti et l’État, c’est aussi celui d’une fracture entre deux incarnations d’une même légitimité : le président du parti et le Président de la République. Deux légitimités qui se réclamaient l’une de l’autre, mais qui, aujourd’hui, se contestent mutuellement et ouvertement, au grand dam du Peuple qui, pourtant, n’a voté ni pour l’un ni pour l’autre en particulier, mais pour un projet, pour une vision, pour la rupture promise d’avec les errements du passé.
C’est précisément dans cette configuration que se trouve aujourd’hui le parti au pouvoir. Cette réalité, il faut la regarder en face, sans détour et sans complaisance. Ce qui est publiquement donné à voir ces derniers mois est préoccupant pour notre pays. Les instances dirigeantes qui incarnent la mémoire, la réflexion et l’autorité morale du parti au pouvoir ont semblé prendre parti de manière explicite en faveur du président du parti, laissant entendre que le Président de la République devrait s’aligner sur les orientations du premier au nom de la discipline de parti et de la fidélité au « Projet » pour lequel leur parti a été plébiscité. Cette lecture, aussi défendable qu’elle puisse paraître sur le strict plan de la logique partisane, est politiquement dangereuse et constitutionnellement irrecevable.
Elle est dangereuse, d’abord, parce qu’elle confond deux ordres de légitimité que la démocratie a précisément distingués pour les protéger l’un de l’autre mais en les rassemblant pour la même mission d’intérêt général. La légitimité d’un chef de parti et la légitimité du Chef de l’État ne sont pas de même nature. L’une est interne, militante et partisane ; l’autre est nationale, constitutionnelle et souveraine. Prétendre soumettre la seconde à la première, c’est introduire dans l’architecture de l’État une hiérarchie que le Peuple n’a jamais instituée et que la Constitution ne reconnaît point.
Elle est dangereuse, ensuite, parce qu’elle envoie au Peuple un message désastreux : celui que le président élu ne gouverne pas librement, qu’il est comptable devant son parti avant d’être comptable devant la Nation, que la souveraineté populaire peut être captée, orientée, voire contredite par une direction partisane. Ce message-là détruit la confiance du Peuple. Or, sans la confiance du Peuple, il n’est pas de gouvernance légitime possible.
Elle est dangereuse, aussi, parce qu’elle trahit l’esprit même du « Projet » pour lequel des sénégalais ont bravé des interdits, consenti des sacrifices et subi des répressions. De projet du parti qu’il était dans le cadre de l’offre soumise au Peuple, il a naturellement perdu cette identité pour se transformer, avec les indispensables ajustements et adaptations induits par la situation héritée de la gouvernance précédente, en projet de la Nation et sous une nouvelle identité. Le Peuple ne vote pas pour un parti afin que le parti gouverne à la place de l’État ; il vote pour que le parti revête la tunique de l’État pour gouverner avec compétence, avec intégrité et avec le souci exclusif de l’intérêt général.
Cette lecture est dangereuse, enfin, parce qu’elle laisserait entendre que c’est le parti qui a élu le président, le vote du Peuple n’étant alors rien de plus qu’une formalité d’entérinement de la décision du parti. Une telle lecture, exprimée de manière explicite par certains membres ou sympathisants du parti au pouvoir, n’est ni plus ni moins qu’un déni de la souveraineté du Peuple.
Que dit alors la démocratie à la direction exécutive, au mouvement des cadres et au mouvement des aînés du parti au pouvoir, puisque c’est eux qu’il faut interpeller, si tant est que c’est le parti qui prévaut sur les personnes ? Elle leur dit ceci : « Votre rôle, pour demeurer fidèle à l’engagement constitutionnel de tout parti politique qui participe à l’élection présidentielle, n’est pas de dicter au président élu la conduite des affaires de la Nation. Votre devoir est de veiller à ce que le projet de développement pour lequel le Peuple vous a accordé sa confiance soit mis en œuvre avec rigueur, cohérence, compétence et humilité. Votre mission est d’être le pont entre la légitimité populaire et la légitimité institutionnelle, mais non d’être la courroie de transmission d’une volonté partisane vers un exécutif qui serait alors instrumentalisé. »
Un pont ne tient que si ses deux rives acceptent de le porter ensemble. Et lorsque l’une des rives prétend absorber l’autre, ce n’est plus un pont : c’est une emprise. Or le peuple sénégalais n’a mandaté aucun parti, ni personne pour exercer une emprise sur l’État. Il a mandaté des hommes et des femmes pour le servir.
L’interpellation s’impose alors, avec toute la gravité qu’elle mérite et tout le respect dû aux acteurs en présence : le PASTEF, par ses instances dirigeantes notamment, se montre-t-il à la hauteur de cette exigence de conciliation des deux légitimités au service exclusif de la Nation ? Le peuple sénégalais ne mérite-t-il pas mieux que ces querelles de légitimité ? Ne mérite-t-il pas un parti au pouvoir qui se souvient chaque jour que la confiance du Peuple n’est pas une propriété acquise : c’est un dépôt sacré, qu’on reçoit avec gratitude, qu’on administre avec droiture et qu’on rend, si l’on est fidèle à la promesse faite au Peuple, plus grand qu’on l’a reçu ?
Dakar, le 23 juin 2026
© Tounk.A
Alassane TOUNKARA
Grand-Officier de l’Ordre national du Lion

