Il a fallu la Coupe du monde 2026 en Amérique du Nord (élimination contre la Belgique, 2-3 a.p.) pour révéler au grand jour les failles structurelles du football sénégalais.
Le feuilleton contractuel de Pape Thiaw, réglé dans l’indécence absolue à peine quelques heures avant un match décisif de Coupe du monde contre la Norvège, est le symptôme parfait d’une responsabilité partagée, diluée dans un flou artistique entre l’État, la Fédération sénégalaise de football (FSF) et le staff technique.
Comment chaque partie se renvoie la balle dans ce naufrage collectif, administratif et sportif :
1. La FSF : Entre amateurisme organisationnel et chantage de dernière minute
La FSF, sous l’égide de ses dirigeants, porte une responsabilité immense dans la mise en place de ce climat délétère.
L’absence d’anticipation : Comment une fédération de ce standing a-t-elle pu laisser son sélectionneur — fraîchement vainqueur de la CAN en janvier 2026 — aborder le plus grand tournoi mondial sans contrat officiel depuis l’expiration de son précédent bail, le 28 février 2026, et avec cinq mois d’arriérés de salaire ?
Le timing catastrophique : Attendre le Mondial pour négocier, puis tenter un coup de force en ajoutant des clauses à la dernière minute ou en jouant la montre selon les résultats (notamment avant le match contre la Norvège), relève d’une gestion indigne d’une sélection nationale. La menace de Thiaw de faire ses valises à six heures du coup d’envoi montre à quel point l’institution a failli à instaurer un cadre serein.
2. Pape Thiaw : Entre légitimité financière et accusations de “sabotage”
Pour le public et une partie des observateurs, l’attitude du sélectionneur a de quoi agacer. Faire planer la menace d’un boycott du banc de touche en pleine Coupe du monde peut effectivement être perçu, sous d’autres cieux, comme une forme de prise d’otage sportive ou de sabotage.
La surenchère salariale : Après le sacre à la CAN, Pape Thiaw a considérablement revu ses exigences à la hausse, réclamant de passer d’environ 20 millions à 50 millions de FCFA mensuels. Un montant colossal dans le contexte économique sénégalais.
La défense du travailleur : D’un autre côté, ses partisans rappelleront qu’il a travaillé pendant des mois sans être payé et sans la moindre garantie écrite, sous la défiance constante de ses dirigeants. Exiger de signer avant de s’asseoir sur le banc était, pour ses conseillers, l’unique moyen de ne pas se faire flouer une fois la compétition terminée.
3. L’État sénégalais : Le faux retrait de la “non-immixion”
Co-gestion et gouvernance des ressources
L’État s’abrite souvent derrière la charte de la FIFA (qui interdit l’ingérence politique dans les affaires des fédérations) pour justifier son retrait. Pourtant, cette “séparation des pouvoirs” est hypocrite.
Qui paie commande (en théorie) : Au Sénégal, le contrat du sélectionneur est tripartite : le coach, la FSF (employeur) et l’État (tiers payeur via le ministère des Sports). C’est l’État qui décaisse les milliards pour les campagnes, les primes et les salaires du staff.
La faillite de la tutelle : Laisser la FSF s’embourber dans un conflit contractuel majeur à la veille d’un Mondial, sous prétexte d’autonomie sportive, est une faute de gouvernance. L’État, garant des deniers publics et de l’image de la nation, aurait dû imposer un arbitrage bien avant le voyage vers les États-Unis. Aujourd’hui, avec le limogeage de Thiaw acté par la FSF, l’État fait face à un casse-tête financier majeur pour valider les indemnités de licenciement (estimées à au moins 240 millions de FCFA, voire bien plus selon les clauses).
Un gâchis national
Au final, les grands perdants — les “dindons de la farce” — restent les joueurs sur le terrain, perturbés par ce climat de vestiaire pollué, ainsi que le public sénégalais. Les Lions disposaient d’un effectif capable d’aller bien plus loin que ces huitièmes de finale.
Alors que la FSF a déjà tranché en limogeant Pape Thiaw et tout son staff, le déballage public ne fait sans doute que commencer. L’opinion publique attend désormais que chacun assume sa part de responsabilité dans ce qui restera comme l’un des fiascos administratifs les plus retentissants de l’histoire du football sénégalais.
Mamadou Kassé
Journaliste

