Entre foi, refus de la violence et générosité jusqu’à l’imprudence, Abdoulaye Wade a incarné une patience politique rare
26 ans d’opposition pour comprendre qu’une démocratie ne se prend pas, elle se mérite. Leçon d’histoire pour un Sénégal en quête de repères._
1. “Je ne marcherai pas sur des cadavres”
Il a fait preuve d’une patience hors norme. Pendant 26 ans, Abdoulaye Wade est resté ancré aux consignes de ses guides spirituels. Il a attendu que son heure sonne, pendant que la pression populaire lui intimait de marcher sur le Palais, dût-il marcher sur des cadavres.
Sa réponse ne variera jamais : “Je ne marcherai pas sur des cadavres pour accéder au pouvoir”.
Dans un pays où l’accès au pouvoir justifie souvent tous les raccourcis, Wade a choisi la longue route. La route de la vertu.
2. 26 ans : long pour un homme, court pour une nation
Qu’est-ce que 26 ans dans la vie d’un homme ? Une génération entière. Un quart de siècle pour un centenaire comme lui.
Mais qu’est-ce que 26 ans dans la vie d’un peuple, d’un État en construction ? Très peu. Wade l’avait compris. Inspiré par Serigne Fallou et Serigne Cheikh, il a su puiser dans cet enseignement à chaque échec électoral. “Mon heure n’est pas encore venue”, répétait-il, gardant en mémoire les prédictions des héritiers de Serigne Touba. C’est là toute la dimension spirituelle de sa patience. Une résilience forgée dans la foi, pas dans le calcul.
3. Le Sénégal, peuple de résilience
C’est en cela que le Sénégal est resté un peuple patient, obstiné, attaché à ses valeurs ancestrales. Des valeurs qui lui ont permis de transcender 5 siècles d’esclavage et de colonisation sans perdre son âme.
Wade en est le symbole vivant. Un exemple pour ce moment trouble où les repères vacillent entre passé et avenir, où tout semble flou.
4. Générosité et désintéressement : l’autre visage
Oui, l’homme fut généreux. Ceux qui l’ont côtoyé le disent : trop généreux parfois. D’une générosité émotive, presque naïve. Il a donné, souvent au détriment de lui-même. Qu’on lui reproche ce qu’on veut sur son fils Karim, les preuves de son enrichissement personnel n’ont jamais été établies. Il n’a pas bâti de fortune. Il a bâti un pays. Il est parti du pouvoir comme il y était entré : sans fortune personnelle.
C’est cette dimension que ses enfants politiques n’ont pas toujours su appréhender.
L’aristocrate républicain
Au fond, Wade fut un grand aristocrate républicain. Un seigneur de la démocratie. Son legs tient en trois mots : respect des sages, patience inspirée, persévérance obstinée. C’est en cela qu’il est devenu l’homme du siècle. Celui qui a posé les premiers jalons de l’alternance, de la liberté et du panafricanisme sur le continent. Des vertus dont le Sénégal a cruellement besoin aujourd’hui pour bâtir la nation qu’il rêvait.
Mamadou Kassé
Journaliste
madoukasse@yahoo.fr

