À première vue sur la Corniche- Est non loin du port de Dakar, rien ne trahit sa présence. Quelques reliefs, des blocs de pierre, une végétation éparse battue par les vents marins… et pourtant, sous cette apparente banalité se cache un ouvrage militaire souterrain d’une rare complexité. Le fort de la pointe de Dakar, construit au 18ème siècle sous l’impulsion de Léon Pinet‐Laprade, ne se révèle véritablement qu’à ceux qui osent en franchir les accès discrets.
Lors de notre excursion, le 7 avril dernier, accompagnés d’amis archéologues, nous avons pénétré dans ces entrailles oubliées. Dès les premiers mètres, la lumière du jour disparaît progressivement, remplacée par une pénombre fraîche et humide. Les galeries s’enfoncent dans la roche, creusées avec précision, dessinant un réseau structuré de cou‐ loirs, de salles et de passages étroits.

On y découvre d’anciens dépôts de munitions, de vastes pièces voûtées, aux murs épais, conçues pour contenir et protéger les explosifs. Certaines conservent encore des traces d’aménagements niches murales, sup‐ ports métalliques, sols nivelés qui témoignent de leur fonction d’origine. Plus loin, des conduits verticaux attirent l’attention. Il s’agit des systèmes d’aération, indispensables dans ce type d’infrastructure souterraine. Ces ouvertures permettaient de renouveler l’air, d’évacuer les fumées et d’assurer des conditions minimales de vie pour les soldats qui occupaient les lieux. Une ingénierie discrète mais essentielle, preuve du savoir‐faire militaire de l’époque. Dans ce labyrinthe de pierre, chaque pas résonne comme un écho du passé. Le silence y est encore
Regards croisés autour d’un site méconnu
À quelques centaines de mètres du fort, la vie suit son cours. Pourtant, la majorité des gens ignore jusqu’à l’existence même de cet ouvrage souterrain. Assis à l’ombre d’un arbre, Mamadou, la trentaine, avoue sans dé‐ tour : « Moi, je pensais que c’était juste des vieilles pierres. Je ne savais même pas qu’il y avait quelque chose en dessous. On passe ici tous les jours, mais on ne connaît pas l’histoire.»
Même constat pour Aïssatou, vendeuse. « On nous parle de l’Île de Gorée à l’école, de son histoire, mais jamais de ce fort. Pourtant, c’est ici, à Dakar. C’est dommage qu’on ne mette pas ça en valeur », explique‐t‐elle.
Ce contraste devient encore plus frappant lorsqu’on se rapproche du rivage. Là, parmi les pirogues colorées, les pêcheurs Lebou, héritiers d’une longue tradition maritime, portent un regard différent sur le site. Ibrahima, pêcheur depuis plus de vingt ans, pointe du doigt la falaise : « Ça, on sait que c’est un fort. Nos anciens nous en parlaient. Ils disaient que les Blancs avaient construit ça pour surveiller la mer. Même si on ne voit pas tout, on connaît son importance. »
À ses côtés, Ousmane Ndoye renchérit : « Quand on est en mer, on repère facilement la zone. C’est un point stratégique. On nous a toujours dit que c’était militaire. On respecte cet endroit, même si aujourd’hui il est abandonné. »
« Un site exceptionnel » : l’alerte de l’archéologue Dr Gueye «
Pour les spécialistes, l’importance de ce fort ne fait aucun doute. Présent lors de notre visite, l’archéologue Dr Gueye insiste sur la singularité du site. « Nous sommes ici face à un ouvrage militaire souterrain extrêmement rare dans cette région. Ce type de fortification, avec des galeries creusées dans la roche, des systèmes d’aération et des dépôts de munitions, témoigne d’un niveau d’ingénierie avancé pour l’époque », explique‐t‐il. Selon lui, le fort ne se limite pas à son rôle colonial initial. Il constitue également un témoin pré‐ cieux des transformations militaires sur‐ venues durant la Seconde Guerre mondiale. « La conversion en batterie, avec l’installation de canons, montre que le site a été réadapté en fonction des enjeux stratégiques. C’est une stratification historique que l’on peut encore lire dans l’architecture. »
« Si rien n’est fait, nous risquons de perdre un élément clé du patrimoine de Dakar »
Mais au‐delà de l’intérêt scientifique, c’est surtout l’état actuel du site qui inquiète. « Ce qui est préoccupant, c’est l’absence de protection. Le fort est vulnérable : aux dégradations, aux pillages, mais aussi à la pression immobilière. Si rien n’est fait, nous risquons de perdre un élément clé du patrimoine de Dakar. »
Pour Dr Gueye, la solution passe par une reconnaissance officielle et une valorisation du site. «Il faudrait envisager un classement patrimonial, accompagné d’un projet de mise en valeur. Ce lieu pourrait devenir un espace de mémoire, un site pédagogique, voire touristique. Mais pour cela, il faut agir rapidement. »
En ressortant des galeries souterraines, la lumière du jour semble presque irréelle. Ce site, invisible pour beaucoup, continue pour‐ tant de porter une mémoire silencieuse. Une mémoire faite de stratégies militaires, de conflits, mais aussi de transmission entre générations. Car sous la roche, ce n’est pas seulement un édifice qui sommeille. C’est une page entière de l’histoire du Sénégal qui at‐ tend d’être redécouverte, protégée… et racontée.
EL HADJI IBRAHIMA FAYE

