Consommer local au Sénégal : passer du slogan à la réalité

Consommer local au Sénégal : passer du slogan à la réalité

Le forum national sur le consommer local organisé les 7 et 8 mai 2013 par l’Association des Professionnels et Acteurs des Industries Culturelles en Afrique de l’Ouest (RAPEICAO) et le Centre d’Études des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI) invite à réfléchir sur une problématique qui demeure, plus d’une décennie après, d’une brûlante actualité : comment faire du « consommer local » une réalité économique, sociale et culturelle au Sénégal ?

En janvier 2010, le CESTI, en collaboration avec la Fondation Konrad Adenauer, publiait le 13e numéro des Cahiers de l’Alternance intitulé « Consommer local : du slogan à la réalité ». Cette publication avait donné lieu, le 9 février 2010, à une journée de réflexion consacrée au rôle des médias dans la promotion du consommer local.

La question centrale était alors la suivante : comment les médias peuvent-ils accompagner les processus de production, de transformation et de distribution des produits sénégalais ? Quels mécanismes de communication mettre en œuvre pour encourager la consommation nationale dans un contexte de mondialisation et de concurrence accrue ?

Pour répondre à ces interrogations, treize étudiants en journalisme de troisième année presse écrite avaient sillonné plusieurs régions du Sénégal afin de documenter les réalités du terrain. Le fruit de leur travail fut un document de 216 pages mettant en lumière les richesses culturelles, artisanales et agricoles du pays, mais aussi les obstacles qui freinent la valorisation des produits locaux.

Le consommer local présente avant tout un enjeu économique majeur. En privilégiant les produits nationaux, les consommateurs soutiennent directement la production locale, favorisent la création d’emplois et contribuent à la réduction du chômage. Produire localement nécessite des bras, des compétences et des investissements qui profitent à l’économie nationale.

L’argument écologique est également déterminant. Les produits importés parcourent souvent des milliers de kilomètres avant d’arriver sur les marchés sénégalais. Leur transport par voie maritime, terrestre ou aérienne implique une forte consommation d’énergie fossile et participe à l’émission de gaz à effet de serre. À l’inverse, la consommation de produits locaux réduit l’empreinte carbone et encourage une économie plus durable.

À cela s’ajoutent les considérations sanitaires et culturelles. Les risques liés aux normes d’hygiène, à la conservation ou aux dates de péremption des produits importés renforcent l’intérêt des denrées locales souvent jugées plus fraîches et plus saines. Sur le plan culturel, consommer local revient aussi à promouvoir l’artisanat, les œuvres d’art, les textiles, l’ameublement ou encore l’architecture inspirée des savoir-faire traditionnels.

Les auteurs du document du CESTI avaient également pris soin de comparer les expériences du Sénégal avec celles d’autres pays africains comme le Mali, la Guinée-Bissau ou le Gabon, montrant que la promotion des produits locaux peut constituer un puissant levier de développement économique et social.

L’exemple de la filière oignon illustre parfaitement ce potentiel. Lors de la campagne 2008-2009, la production sénégalaise avait atteint environ 140 000 tonnes, poussant l’État à geler partiellement les importations afin de protéger les producteurs locaux. Ce marché représentait alors près de 15 milliards de FCFA. Toutefois, malgré ces performances, les producteurs demeuraient confrontés à des difficultés structurelles : faibles moyens techniques, manque de financement, insuffisance des infrastructures de conservation et difficultés d’accès aux marchés.

La même dynamique s’observe aujourd’hui avec le riz de la Vallée du fleuve Sénégal, qui progresse continuellement en matière de qualité et de compétitivité. Ces résultats montrent que le consommer local ne doit pas rester un simple slogan, mais devenir une véritable politique économique soutenue par des investissements publics durables.

Au-delà de l’économie, le consommer local renvoie à un véritable projet de société. Il s’agit de valoriser les savoir-faire nationaux, de promouvoir une économie solidaire et de réhabiliter certaines valeurs de civilisation sénégalaises fondées sur le partage, la complémentarité et la valorisation du travail.

Cette démarche suppose également une réforme profonde du système éducatif. L’école ne peut plus se limiter à transmettre un enseignement théorique centré exclusivement sur la langue française. Elle doit davantage intégrer l’apprentissage des métiers, la formation professionnelle et l’adéquation entre formation et emploi. Former des artisans qualifiés, des techniciens, des transformateurs ou des entrepreneurs locaux constitue une étape essentielle dans la construction d’une économie nationale forte.

Consommer local, c’est aussi encourager une agriculture saine et durable, limiter l’usage excessif de produits chimiques et promouvoir des filières de transformation adaptées aux ressources du terroir. C’est enfin renforcer la compétitivité du Sénégal sur les marchés internationaux grâce à des produits de qualité répondant aux normes exigées.

Mais cette ambition implique également une exigence collective. Produire local ne suffit pas ; il faut produire en quantité, garantir la qualité, respecter les délais, améliorer les emballages et proposer des prix compétitifs. La réussite du consommer local passe donc par une démarche qualité rigoureuse et une professionnalisation des filières.

Dans cette dynamique, l’État joue un rôle central. Sa mission ne se limite pas à encourager les producteurs ; il doit aussi protéger et valoriser le label sénégalais. Cela implique l’organisation des filières, la limitation temporaire de certaines importations concurrentes, l’appui technique et financier aux producteurs ainsi que la révision des textes législatifs encadrant la production locale.

La question de la protection des savoir-faire locaux et des droits de propriété intellectuelle apparaît également fondamentale. Le Sénégal doit préserver ses créations artisanales, culturelles et agricoles tout en les positionnant sur le marché mondial.

Les médias, quant à eux, occupent une place stratégique dans cette bataille culturelle et économique. En tant qu’acteurs de l’espace public, ils peuvent sensibiliser les consommateurs, promouvoir les bonnes pratiques et valoriser les initiatives locales. La création de rubriques spécialisées, d’émissions dédiées ou encore de distinctions récompensant les meilleures initiatives dans le domaine du consommer local pourrait considérablement renforcer cette dynamique.

Les écoles de journalisme et de communication ont aussi un rôle à jouer en intégrant davantage les problématiques du développement durable, de l’économie locale et de la valorisation des filières nationales dans leurs programmes de formation.

Enfin, la réussite du consommer local exige un partenariat étroit entre l’État, les producteurs, les chercheurs et les médias. L’exemple du Centre horticole de Cambérène, qui a travaillé sur l’amélioration de la culture et de la conservation de l’oignon, démontre l’importance de la recherche scientifique dans le développement des filières locales.

Le consommer local ne doit donc pas être perçu comme un simple réflexe patriotique ou une réponse ponctuelle à la crise économique. Il constitue un véritable projet de souveraineté économique, culturelle et alimentaire. Dans un contexte mondial marqué par les crises économiques, climatiques et géopolitiques, produire et consommer local apparaît désormais comme une nécessité stratégique pour le Sénégal.

La question essentielle reste alors posée : le Sénégal saura-t-il transformer cette ambition en politique durable capable de faire du « made in Sénégal » un moteur réel de croissance, d’emploi et de dignité nationale ?

Mamadou KASSE

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