Et si ce qui se passe au Mali était avant tout une guerre de race ?
La question dérange. Elle est immédiatement disqualifiée. Pourtant, elle mérite d’être posée.
À la tête des mouvements dits terroristes — Azawad, JNIM, tous ces groupes qu’on nous présente comme “djihadistes” — on trouve des visages à la peau claire. En face, l’armée malienne et les populations du sud sont majoritairement noires. C’est un fait visible. Personne ne le dit. Tout le monde feint de ne pas le voir.
Et les solidarités dans tout ça ?
L’Algérie soutient ouvertement ces mouvements. La Mauritanie, le Maroc, la Tunisie ? Leurs noirs subissent un racisme quotidien, documenté. En Tunisie, des migrants subsahariens sont chassés dans la rue. En Mauritanie, d’anciens esclaves luttent encore pour l’égalité. Ces pays, officiellement frères africains, pratiquent une discrimination systématique contre les noirs. Et personne n’en parle.
À cela s’ajoute une solidarité plus lointaine, plus insidieuse : la “white solidarity” venue d’Europe, principalement de France.
Les Français, dans leurs films, dans leurs romans, entretiennent une vénération presque mystique pour “l’homme bleu” du désert. Le Touareg, figure noble, romantique, mythifiée. Pendant ce temps, les noirs du Sahel sont invisibilisés, réduits à des figurants.
Cette histoire ne commence pas aujourd’hui. Elle commence avec l’Invention de l’Afrique, comme l’a montré Mudimbe.
Lors de la Conférence de Berlin, en 1884-1885, aucun Africain n’était présent. C’est un complot, au sens propre : des gens se sont réunis pour décider du sort de millions d’autres sans eux. Ils ont décidé que l’Afrique du Nord était “blanche”. Pourtant, il y a peut-être autant de noirs que de “blancs” dans cette région — mais ils ont été effacés, invisibilisés. Ils ont décidé que l’Afrique australe était “blanche” aussi, simplement parce que quelques colons européens s’y étaient installés.
Ce sont ces catégories, ces hiérarchies, ces “blancheurs” arbitraires qui structurent encore aujourd’hui nos imaginaires et nos guerres.
Alors oui, il existe des projets, connus, de refaire les frontières. De repartager l’Afrique. D’homogénéiser cette bande du nord du Mali, qui s’étend bien au-delà, pour en faire un territoire des “Africains blancs”. Ce n’est pas une théorie. C’est une réalité que les diplomates, les think tanks, les journalistes “sérieux” refusent de nommer.
On nous parle de “conflit asymétrique”, de “lutte contre le terrorisme”, de “groupe armé”, de “zone grise”. Tout sauf la race. Tout sauf ce qui crève les yeux.
Mais les gens, sur le terrain, disent autre chose. Ils disent : “Ceux-là ne nous considèrent pas comme eux.”
Le racisme n’est pas importé d’Europe ou des États-Unis. C’est trop facile. Il est aussi local, profond, ancien. Les hiérarchies entre Bidhan, Haratines, Touaregs, Peuls, Bambaras ne datent pas d’hier. L’esclavage a laissé des traces. Les luttes comme celles d’IRA Mauritanie le rappellent : ces stratifications racialisées ne sont pas un vestige du passé. Elles sont le présent.
Donc pourquoi, au Mali, tout deviendrait soudain neutre ?
Pourquoi refuser de voir que la dimension raciale du conflit est partout visible ?
Parce qu’elle dérange. Parce qu’elle ne vient pas seulement de l’Occident. Parce qu’elle traverse l’Afrique elle-même. Parce qu’elle est inscrite dans nos hiérarchies, nos imaginaires, nos silences.
Ce qui se joue au Mali, ce n’est pas seulement une guerre de territoire ou de pouvoir. C’est une guerre raciale. Une guerre qui réactive de vieux codes coloniaux et précoloniaux. Une guerre où le Sahel devient la zone de fracture entre plusieurs Afriques — celles qu’on a inventées, classées, hiérarchisées.
Et tant que nous refuserons de dire cela, une partie de la vérité restera obstinément hors champ.
On me traitera de complotiste. Mais qu’est-ce qu’un complot ? Des gens qui se réunissent pour décider de votre sort sans vous. Berlin était un complot. L’Afrique est née d’un complot. Alors oui, aujourd’hui au Sahel, d’autres complots se trament. Des puissances étrangères, des élites régionales, des seigneurs de guerre se rencontrent, s’accordent, se disputent. Ils parlent de nos ressources, de nos frontières, de nos vies. Et nous ne sommes pas dans la pièce.
C’est un complot. Et ce complot, je le lis à travers le prisme de la race. Parce que la race a été inventée pour ça : décider à notre place.
Serigne Mor Mbaye

