La diplomatie d’influence française au Sénégal à l’épreuve des stratégies chinoise et russe

La diplomatie d’influence française au Sénégal à l’épreuve des stratégies chinoise et russe

Au cœur des politiques étrangères de la France, de la Chine et de la Russie, le Sénégal fait l’objet de toutes les convoitises de ces grandes puissances. Longtemps considéré comme le partenaire privilégié de Paris, Dakar connaît depuis quelques années une profonde reconfiguration géopolitique qui redéfinit les rapports de force entre les puissances extérieures

Dans un contexte mondial marqué par une recomposition des alliances, le Sénégal cherche à diversifier ses partenariats tout en préservant sa souveraineté. La réorganisation des relations bilatérales entre Dakar et Paris s’est récemment manifestée par la fin de plus de 60 ans de présence militaire française au Sénégal. Cette situation constitue une opportunité potentielle pour la Russie et la Chine, qui cherchent à étendre leur zone d’influence en Afrique de l’Ouest.

Ces deux puissances y intensifient leur présence à travers des stratégies d’influence multiformes combinant instruments culturels, informationnels, éducatifs et économiques. Face à la guerre d’influence et l’érosion de sa position, la France a pris conscience de la nécessité de redéfinir son engagement en Afrique, en particulier au Sénégal, qui apparait comme le laboratoire d’une diplomatie d’influence post-Françafrique. Dans ce contexte, la diplomatie d’influence, entendue comme la capacité à orienter les préférences par des moyens non coercitifs, autrement dit le soft power devient un outil central de compétition entre puissances sur le continent africain.

La Chine au Sénégal : une influence multidimensionnelle en expansion

Partenaire de premier plan du Sénégal, l’Empire du Milieu entretient avec Dakar des relations étroites comme en témoigne le volume des échanges. En 2023, les exportations du Sénégal à destination de la Chine se sont élevées à 223,79 millions de dollars américains, tandis que les importations en provenance de la Chine ont atteint 1,29 milliard de dollars américains. Sur le plan économique, l’intensification de échanges commerciaux entre la Chine et le Sénégal s’accompagne d’une présence structurelle croissante. Au-delà de l’aspect économique, c’est dans les sphères culturelle, médiatique et éducative que Pékin consolide son influence. L’implantation de l’ Institut Confucius participe à la promotion de la langue et de la culture chinoises. L’Empire du Milieu soutient également des artistes sénégalais et finance des voyages d’étude ou de formation pour des journalistes sénégalais, contribuant ainsi à renforcer les échanges entre les deux pays.

Dans le domaine médiatique, des initiatives comme Radio Chine Internationale contribuent à la diffusion du narratif valorisant la coopération Sud-Sud tout en participant à construction d’une image positive de Pékin. Elle se distingue par une programmation diversifiée, combinant informations locales et contenus culturels, tout en mettant l’accent sur les valeurs et la culture chinoises. La stratégie médiatique de Radio Chine Internationale est de diffuser le narratif chinois tout en faisant la promotion des aspects positifs de la coopération afin d’influencer les perceptions locales.

L’éducation constitue un autre pilier de cette approche d’influence. La Chine se distingue par le nombre important de bouses d’études qu’elle accorde aux étudiants sénégalais permettant chaque année à de nombreux jeunes de poursuivre leurs études dans les universités chinoises. Pékin offre à l’Etat du Sénégal 60 bourses d’études pour l’année universitaire 2026/2027.

Si l’influence chinoise reste avant tout économique, ses dimensions culturelles, éducatives et médiatiques connaissent une progression notable.

Etat des lieux du soft power russe au Sénégal 

La Russie demeure un partenaire économique secondaire pour le Sénégal, avec des échanges relativement modestes. Dans une interview accordée début 2025 à Dakartimes, l’ambassadeur de la Fédération de Russie à Dakar, Dimitri Kourakov, a indiqué que les échanges entre le Sénégal et la Russie étaient estimés à 850 milliards de FCFA (1,3 milliard d’euros) pour cette année, contre environ 700 milliards de FCFA pour l’année 2024 (1,07 milliard d’euros).  C’est surtout à travers l’expansion de son soft power que Moscou s’impose, s’appuyant notamment sur ses instruments culturels et éducatifs tels que l’agence fédérale Rossotroudnitchestvo (« Coopération russe »), Fondation Russkiy Mir (« Monde russe ») et sur ses médias internationaux Sputnik et RT.

Après une période de recul consécutive à la fin de l’URSS, la coopération éducative connaît aujourd’hui un regain. L’éducation et la culture sont au cœur de la politique africaine de la Russie. Le nombre de bourses d’études offertes par la Russie au Sénégal a alors fortement augmenté. Moins de 20 bourses étaient offertes par an au début des années 2000. Ce chiffre n’a cessé de monter, s’élevant à 130 au titre de l’année académique 2026-2027. À l’instar de modèles tels que l’Alliance française, le British Council, les Instituts Confucius ou les Maisons russes dans d’autres pays, la Russie mise, pour le moment, au Sénégal sur l’implantation d’une médiathèque. À Dakar, la fondation Innopraktika offre une médiathèque à l’Université Cheikh Anta Diop pour faire la promotion de la langue et de la culture russes… L’agence fédérale et la fondation Russkiy Mir collaborent avec l’association des professeurs de russe et le centre culturel CCR Kalinka pour faire la promotion de la langue et de la culture russes au Sénégal.

De plus en plus, les médias deviennent des acteurs incontournables de la diplomatie des États. Dans ce contexte, les organes russes d’information, tels que RT et Sputnik, jouent un rôle central dans la diffusion de narratifs souvent critiques à l’égard de l’Occident et séduisants pour une partie des opinions publiques africaines francophones. La Russie a recentré ses efforts médiatiques sur les pays africains où le rejet du néocolonialisme et la contestation de l’ordre occidental rencontrent un fort écho. Au Sénégal, ces narratifs peuvent trouver un écho favorable dans une partie de l’opinion publique sénégalaise notamment parmi les segments sensibles aux discours souverainistes et anti-impérialistes.

Depuis plusieurs mois, la capitale sénégalaise connait une visibilité croissante de RT à travers une campagne d’affichage d’envergure déployée le long des principaux axes urbains. Cette  présence médiatique témoigne d’une volonté d’ancrage durable. Au-delà d’une simple stratégie de communication, cette dynamique s’inscrit dans une approche plus large d’influence informationnelle du Kremlin. RT dispose désormais d’un correspondant établi à Dakar, ce qui témoigne d’une manœuvre de maillage territorial plus affirmée en Afrique de l’Ouest. Cette présence permet une meilleure couverture de l’actualité locale, et implique une meilleure compréhension des dynamiques politiques et sociales sénégalaises, ce qui laisse penser que RT serait sur une trajectoire propice à l’accroissement de son influence. Toutefois, l’influence informationnelle russe, quant à elle, demeure plus récente au Sénégal comparée à d’autres Etats sahéliens.

3. Les stratégies d’influence françaises de reconquête de l’opinion publique 

Le Sénégal entretient avec la France une relation historique et privilégiée. Celle-ci reste l’un des principaux partenaires, notamment sur les plans financier et économique même si Dakar diversifie progressivement ses partenariats face à la montée d’autres partenaires internationaux. D’après les données de la direction générale du Trésor, les importations du Sénégal ont atteint 7 207 milliards de FCFA (soit 11 milliards d’euros) en 2023. Bien qu’en léger recul de 4,5 % par rapport à 2022, elles restent à un niveau historiquement élevé, en hausse de 60,4 % par rapport à 2020. Dans le même temps, les exportations sénégalaises se sont élevées à 3 224 milliards de FCFA (4,9 milliards d’euros), enregistrant une baisse de 9,5 % par rapport à l’année précédente.

L’influence de la France au Sénégal est fortement mise à l’épreuve. Des enseignes françaises sont prises pour cible lors de manifestations, tandis que les médias internationaux français notamment RFI et France 24 sont perçus à tort ou à raison par une partie de la population comme des instruments d’influence. Parallèlement, des mouvements panafricains tels que « FRAPP/France dégage » occupent le terrain et s’illustrent dans leur combat contre le néocolonialisme. L’ influence de la France au Sénégal semble connaitre une phase de recomposition, marquée par des contestations plus visibles qu’auparavant. Face à ces évolutions, Paris semble engagée dans une adaptation progressive de ses modes d’action notamment en direction des opinions publiques.

Au regard de la guerre d’influence en Afrique, le président Emmanuel Macron souligne la nécessité pour la France de ne pas laisser le terrain à ses concurrents. Les autorités françaises ont pris conscience du rôle central que joue désormais la diplomatie d’influence dans les relations internationales contemporaines. Paris n’est plus en position d’hégémonie au Sénégal, mais en concurrence avec d’autres puissances. Dans la perspective de renforcer son rayonnement en Afrique, la France a engagé une dynamique de mobilisation visant à contenir l’influence grandissante de la Chine et de la Russie. Le président français a appelé les diplomates français à être plus réactifs sur réseaux sociaux.

Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, la stratégie française évolue vers une diplomatie publique plus directe, incarnée notamment par des figures telles que Christine Fages, l’Ambassadrice de France au Sénégal. Au-delà des outils traditionnels comme l’Institut Français et l’Alliance Française, Paris développe de nouvelles formes d’influence en s’appuyant sur des figures populaires du sport notamment Sadio Mané ou Modou Lô, sur des influenceurs, à cela s’ajoute des déplacements dans les foyers religieux à Touba et à Tivaouane. Cette visibilité médiatique traduit une volonté de personnalisation accrue de la diplomatie française, orientée de plus en plus vers les opinions publiques.

Cette stratégie de soft power s’appuyant sur des footballeurs, des lutteurs ou créateurs de contenu est la nouvelle stratégie de la diplomatie publique française s’ancrant dans des cercles et des activités fortement valorisés par la société sénégalaise, afin de retisser un lien de proximité et d’améliorer l’image de la France. Cette approche de soft power de la France repose sur une réponse coordonnée et proactive, dans un contexte où l’inaction risquerait d’entraîner une perte d’influence. Paris passe d’un modèle vertical à une approche horizontale et interactive, centrée sur la reconquête des opinions publiques.  De plus en plus, la diplomatie d’influence française tend à se redéfinir autour de nouveaux outils et mode d’interaction visant à engager un dialogue plus direct avec les opinions publiques.

Le cas Sénégal illustre une transformation plus large des nouveaux rapports de force en Afrique caractérisés par une multipolarisation de l’influence. Dans cette guerre d’influence, aucun acteur ne semble aujourd’hui s’imposer de manière hégémonique. La France conserve des atouts structurels importants, notamment historiques, financiers, linguistiques et éducatifs. La Chine s’affirme comme un partenaire économique majeur, tandis que la Russie explore des leviers d’influence encore en construction. Dans ce contexte, Dakar ne se limite plus à être un terrain de rivalités géopolitiques mais un acteur stratégique qui cherche à diversifier ses partenariats tout en préservant sa souveraineté. Dès lors, l’enjeu aujourd’hui pour ces grandes puissances mondiales n’est peut-être plus seulement de projeter leur influence, mais de s’adapter à des sociétés africaines plus exigeantes, soucieuses de souveraineté et de diversification de leurs alliances stratégiques.

Ibrahima Dabo

Docteur en science politique de l’Université Paris 2 Panthéon Assas, Ibrahima DABO est spécialiste des relations internationales, de la Russie. Diplômé aussi de l’Université russe d’Etat de Nijni Novgorod Lobatchevski et de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Domaines : Relations internationales, lutte informationnelle, guerre d’influence, Diplomatie publique et soft power russes, politique étrangère, politique étrangère de la Russie, relations russo-africaines, Géopolitique et études stratégiques

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