Madame Cécile Neven a rangé ses valises avant même de sentir l’air de Dakar. Officiellement, elle “passe en revue” les aides wallonnes. Traduction libre : on recompte les pièces de la tirelire en espérant que le bruit du métal suffise à faire trembler une République. Raté. Car à Dakar, la souveraineté ne se négocie plus au kilo d’euros ni au chantage poli de Bruxelles. Cette annulation, présentée comme un geste de fermeté morale, ressemble surtout à une posture diplomatique un peu théâtrale, où l’on croit encore que l’Afrique frémit à chaque froncement de sourcil européen.
Madame Neven invoque ses “valeurs”. Très bien. C’est élégant, presque lyrique. Mais pendant qu’elle récite ce catéchisme moderne, le Sénégal, lui, écrit ses propres vers parfois rugueux, parfois dérangeants pour les oreilles occidentales, mais résolument siens. Ici, on ne fait pas du sur-mesure idéologique pour bailleurs pressés ; on assume, quitte à faire grincer les ONG et les chancelleries.
Et puis, il faut oser le dire : ces fameuses aides, qu’on brandit aujourd’hui comme un levier moral, ont longtemps circulé dans des tuyaux si opaques qu’un spéléologue s’y perdrait. Sous certains régimes, que l’on ne nommera pas mais que tout le monde reconnaît, elles nourrissaient davantage les circuits d’influence que les peuples qu’elles prétendaient sauver. La charité, parfois, a le goût discret du recyclage politique.
Le Sénégal d’aujourd’hui, lui, n’a plus envie de jouer les élèves modèles sous perfusion diplomatique. Avec Ousmane Sonko en embuscade et l’ombre encore fraîche de Macky Sall qui s’éloigne, une nouvelle grammaire politique s’impose : moins de courbettes, plus de colonne vertébrale.
Mais surtout et c’est là que le vernis de la pression se fissure, tout cela avait été anticipé. Le fameux PRES, ce Plan de Redressement Économique et Social, n’est pas une brochure décorative posée sur une étagère ministérielle : c’est une feuille de route froide, presque chirurgicale. Tout y est calculé, pesé, budgétisé.
Le 10 février 2025, la Belgique, Wallonie comprise, lançait son nouveau programme de coopération avec le Sénégal pour 2024-2029 : 40 millions d’euros, soit environ 26 milliards FCFA. Une somme qui, présentée avec emphase, se dilue en réalité à hauteur de 5,2 milliards FCFA par an. De quoi faire vibrer quelques tableaux , mais difficilement une révolution souveraine.
Ajoutez à cela le programme climatique “Climat au Sahel”, financé par la Wallonie (2022-2026), avec un volet sénégalais d’environ 11 millions d’euros, 7,2 milliards FCFA sur cinq ans. Autrement dit, à peine 1,4 milliard FCFA par an pour lutter contre un dérèglement climatique qui, lui, ne fait aucune pause budgétaire. Le projet ClimWal, en complément d’interventions comme celles d’Enabel, vient saupoudrer d’adaptation et d’atténuation un désert de réalités bien plus vastes.
Et pendant que certains agitent ces chiffres comme des menaces voilées, le Sénégal, lui, déroule calmement ses propres lignes de financement. Rien que la taxation sur le mobile money prévue dans le PRES devrait rapporter 76,5 milliards FCFA en 2026. Oui, cinq fois plus que ces aides annuelles qu’on brandit aujourd’hui comme une épée de Damoclès.
Autrement dit : pendant que l’on menace avec des robinets, Dakar construit déjà ses propres forages.
Quant à la question des valeurs sociétales, notamment sur les questions LGBTQ, le message est clair, frontal, presque brutal pour certains : le Sénégal ne négocie pas son socle culturel contre des subventions conditionnées. Cela ne plaît pas ? C’est précisément là que commence le respect entre nations, dans l’acceptation du désaccord, sans transformer l’aide en instrument de dressage.
Il y a, dans cette séquence, comme un parfum de vieille habitude coloniale recyclée en diplomatie contemporaine : “soyez comme nous, ou soyez privés de nous.” Sauf qu’en face, le logiciel a changé. On ne tremble plus, on répond.
Et au fond, cette petite crise a le mérite de clarifier les choses : le Sénégal préfère désormais la dignité rugueuse de l’indépendance au confort capitonné de la dépendance. Une ligne que n’aurait sans doute pas reniée Ahmed Sékou Touré, lorsqu’il lançait que la liberté, même austère, vaut mieux que l’opulence sous tutelle.
Alors non, Madame Neven, votre absence ne fera pas vaciller Dakar. Elle aura simplement confirmé une chose : le temps où l’on faisait pression avec des enveloppes est révolu. Car pendant que certains ferment le robinet, le Sénégal, lui, a déjà creusé son propre puits.
Malick BA

