Au rythme où vont les choses dans la guerre au Moyen-Orient, on va tout droit vers une guerre asymétrique encore plus destructrice. Ce sera l’internationalisation du conflit qui, jusque-là, se limitait à l’espace territorial du Moyen-Orient. Qui peut imaginer un monde où chaque espace devient une zone à risques, où les aéroports, les ports, les infrastructures publiques comme privées seront des cibles potentielles ? Des zones qui étaient jusque-là protégées par les conventions internationales et qui vont sortir des espaces protégés. On va donc tout droit vers une guerre tous azimuts qui risque d’étrangler tout l’équilibre du monde avec ses effets dévastateurs sur le transport aérien, le commerce mondial, la sécurité des biens et des personnes, etc.
C’est l’ensemble du système qui risque d’être bouleversé et toutes les logiques de paix et de cohabitation pacifique remises en question.
Que Dieu nous en préserve !
CONSÉQUENCES D’UNE GUERRE ASYMÉTRIQUE
Le basculement d’un conflit territorial classique vers une guerre hybride et globale : tel se dessine donc le conflit Usa-Israël/Iran, qui prend des proportions inquiétantes. Les perspectives de l’asymétrie globale se dégagent des discours lancés par les uns et les autres. C’est la fin du respect des conventions internationales qui transformerait des infrastructures civiles (hubs logistiques, serveurs de données, câbles sous-marins) en cibles légitimes. C’est la théorie de la « guerre hors limites ».
La guerre par procuration (Proxy War) : l’internationalisation ne passerait pas forcément par des armées régulières, mais par des cellules décentralisées ou des cyberattaques capables de paralyser une métropole à des milliers de kilomètres du front.
L’arme économique : le transport aérien et maritime (notamment dans les détroits d’Ormuz ou de Bab el-Mandeb) est le tendon d’Achille de la mondialisation. Une rupture prolongée de ces flux provoquerait une inflation galopante et des pénuries mondiales, déstabilisant les pays bien au-delà du Moyen-Orient.
Un changement de paradigme sécuritaire
Remise en question de la cohabitation pacifique
En effet, si chaque espace devient une zone à risques, nous entrons dans une ère de vigilance perpétuelle. Cela impose :
– Une augmentation massive des coûts de sécurité pour les États.
– Une restriction des libertés individuelles au nom de la protection des infrastructures.
– Une méfiance accrue entre les communautés au niveau local, alimentée par la peur du conflit importé.
L’angoisse d’une humanité qui se sent spectatrice d’un engrenage risque d’atteindre son point de rupture. La seule parade à cette « guerre tous azimuts » reste la désescalade multilatérale, car dans une guerre asymétrique totale, il n’y a pas de vainqueur, seulement des degrés de ruine. L’impact d’une telle escalade, particulièrement pour une région comme l’Afrique de l’Ouest ou pour l’économie mondiale, se manifesterait par un effet domino difficile à stopper.
L’impact sur l’Afrique de l’Ouest (vulnérabilité et sécurité)
Pour des pays comme le Sénégal ou ses voisins, les conséquences ne seraient pas seulement indirectes, elles seraient structurelles :
– L’insécurité alimentaire : la région dépend fortement des importations de céréales et d’engrais. Une perturbation du commerce mondial et une hausse des coûts du fret maritime (assurance de guerre) feraient exploser le prix du panier de la ménagère.
– La menace sécuritaire : une « guerre asymétrique » globale pourrait encourager des groupes radicaux locaux à intensifier leurs actions, profitant de l’instabilité de la région et déstabilisant davantage le Sahel.
– Investissements en pause : l’incertitude ferait fuir les capitaux étrangers, freinant les grands projets d’infrastructures et d’exploitation de ressources (gaz, pétrole) nécessaires au développement.
2. Le secteur économique : le choc de la logistique
Le commerce mondial repose sur des flux « juste à temps ». Une guerre totale paralyserait les artères vitales du globe.
Énergie : le détroit d’Ormuz est le verrou pétrolier du monde. Sa fermeture ou son insécurité chronique propulserait le baril à des niveaux records, provoquant une récession mondiale immédiate.
Transport aérien : la fermeture d’espaces aériens forcerait des détours coûteux, rendant le voyage et le transport de marchandises hors de prix.
3. La crise de la cohabitation sociale
Au-delà de l’économie, c’est le tissu social qui risque de se déchirer. L’internationalisation du conflit importe les tensions religieuses et politiques au sein même des sociétés civiles éloignées du front. La méfiance remplace alors la cohabitation, créant une fragmentation sociale difficile à réparer.
Un monde en mode « survie »
Si ce scénario de guerre tous azimuts se réalise, nous passerions d’une économie de croissance à une économie de résilience, où chaque pays devra se replier sur lui-même pour protéger ses citoyens, brisant ainsi des décennies d’intégration mondiale.
Face à une telle menace de déstabilisation mondiale, les organisations régionales comme l’Union africaine (UA) et la CEDEAO ne sont (ou ne pourront) pas être de simples spectatrices. Elles disposent de leviers diplomatiques et stratégiques pour tenter de freiner l’engrenage de la violence.
Ces institutions pourraient agir pour préserver l’équilibre, notamment en Afrique :
1. La diplomatie du « bloc non-aligné »
L’UA peut utiliser sa voix collective pour refuser que le continent devienne un terrain de jeu pour les puissances en conflit. En agrégeant les prises de position des 54 pays, l’UA peut se positionner comme un médiateur crédible ou un « espace de dialogue » neutre.
Pression aux Nations unies : le bloc africain au Conseil de sécurité de l’ONU peut pousser pour des résolutions de cessez-le-feu immédiat, rappelant que l’insécurité au Moyen-Orient affame le Sud global.
2. Le renforcement de la sécurité intérieure (cyber et renseignement)
Une guerre asymétrique supposant des cyberattaques visant des cibles civiles, la réponse doit être technologique :
– Coordination du renseignement : la CEDEAO peut intensifier le partage d’informations pour surveiller les flux financiers occultes qui pourraient financer des cellules dormantes sur le continent.
– Souveraineté numérique : protéger les infrastructures critiques (banques, réseaux électriques, serveurs d’État) contre des cyberattaques venues de l’extérieur du continent.
L’anticipation de l’autonomie économique
Pour éviter que l’onde de choc ne détruise les économies locales, ces organisations doivent accélérer la résilience :
ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) : accélérer le commerce intra-africain pour réduire la dépendance aux routes maritimes mondiales vulnérables.
Stocks stratégiques : créer des réserves régionales de nourriture et de carburant pour amortir les hausses brutales de prix liées au conflit.
Un rôle de « conscience du monde »
Au-delà de la technique, l’UA et la CEDEAO portent un message moral : celui d’un continent qui a trop souvent souffert des guerres des autres. En prônant la cohabitation pacifique, elles rappellent aux grandes puissances que le monde est aujourd’hui trop interconnecté pour qu’un conflit reste « local ».
Le risque majeur : si ces organisations ne parviennent pas à parler d’une seule voix, le continent risque d’être fracturé par des alliances divergentes avec les pôles de puissance (USA, Iran, Russie, etc.).
Le Sénégal, souvent cité comme un modèle de stabilité en Afrique de l’Ouest, se retrouve dans une position délicate face à cette « guerre tous azimuts ». Sa position géographique stratégique et son influence diplomatique en font un acteur clé, mais aussi une zone exposée.
D’où les trois axes majeurs de vigilance pour notre pays :
1. La protection des nouvelles ressources (gaz et pétrole)
Avec l’entrée du Sénégal dans le cercle des pays producteurs d’hydrocarbures (projets Grand Tortue Ahmeyim et Sangomar), le pays change de statut.
Vulnérabilité des infrastructures : dans une guerre asymétrique où les ports et les plateformes deviennent des cibles, la sécurisation des installations offshore devient une priorité absolue.
Enjeu de souveraineté : le Sénégal doit veiller à ce que ses ressources ne deviennent pas un prétexte à l’ingérence de puissances étrangères cherchant à sécuriser leurs propres approvisionnements énergétiques.
2. Le maintien du modèle de cohabitation religieuse
Le Sénégal dispose d’un rempart unique : son islam soufi, réputé pour sa tolérance et son rôle de médiateur.
Le rôle des confréries : les khalifes généraux ont un rôle crucial pour appeler au calme et maintenir l’unité nationale, évitant que les tensions internationales ne se traduisent par des tensions sociales internes.
3. La diplomatie sénégalaise : un pont entre les mondes
Le Sénégal a historiquement une diplomatie très active (présidence de l’UA, médiations régionales).
Équilibre subtil : le pays entretient des relations fortes avec les États-Unis, l’Arabie saoudite et l’Iran, tout en maintenant des liens diplomatiques corrects avec d’autres acteurs.
Leadership à la CEDEAO : Dakar peut porter une voix de « raison » pour éviter que la sous-région ne se fragmente en blocs pro-USA ou pro-Iran/Russie, ce qui paralyserait toute action commune contre le terrorisme au Sahel.
La prévention par l’unité
Pour le Sénégal, la réponse à cette menace mondiale n’est pas seulement militaire ou diplomatique, elle est sociale. Plus le front intérieur est uni, moins les chocs extérieurs (économiques ou idéologiques) pourront déstabiliser le pays.
Mamadou Kassé

