Souveraineté africaine : Sonko et Pascal Boniface plaident pour un nouvel ordre mondial

Souveraineté africaine : Sonko et Pascal Boniface plaident pour un nouvel ordre mondial

Dakar a accueilli, hier , au Musée des Civilisations noires, une conférence de haute portée politique et intellectuelle autour des enjeux de souveraineté, de recomposition géopolitique et de place de l’Afrique dans le monde. Organisée en présence du Premier ministre Ousmane Sonko, du géopolitologue français Pascal Boniface, du maire de Dakar Abass Fall, ainsi que de plusieurs personnalités publiques, la rencontre a servi de tribune à un plaidoyer appuyé pour une souveraineté africaine assumée, débarrassée des tutelles anciennes et des lectures extérieures jugées réductrices.

Dans une salle acquise à la cause des mutations en cours sur le continent, les interventions ont convergé vers une même idée : l’Afrique entend désormais parler en son nom, penser par elle-même et définir librement ses alliances.

Une souveraineté encore inachevée

Prenant la parole en ouverture, le maire de Dakar, Abass Fall, a dressé un constat sans détour sur la situation des États africains plus de six décennies après les indépendances. Selon lui, l’émancipation politique obtenue au XXe siècle n’a pas encore débouché sur une souveraineté réelle. « Les pays africains ont accédé à l’indépendance à l’issue d’une domination politique, mais cette indépendance n’a pas été suivie d’une souveraineté réelle », a-t-il déclaré, pointant les dépendances persistantes dans les domaines économique, monétaire, sécuritaire et culturel.

Pour l’édile de Dakar, cette dépendance s’explique autant par les héritages institutionnels coloniaux que par les fragilités internes et les rapports asymétriques entretenus avec certains partenaires extérieurs. Mais il voit émerger une nouvelle dynamique portée par une génération décidée à rompre avec les schémas anciens. « Il ne s’agit pas d’une souveraineté d’isolement, mais d’une souveraineté d’affirmation », a insisté Abass Fall, définissant celle-ci comme la capacité de choisir librement ses partenaires, de défendre ses intérêts et d’assumer pleinement son destin.

Dans le même registre, Dame Mbodj a souligné que la souveraineté ne pouvait plus relever du slogan ou du discours symbolique. Dans un monde marqué par la multiplication des conflits et la recomposition des rapports de force, il estime indispensable que les États africains maîtrisent leurs ressources, leurs politiques publiques et leurs choix stratégiques. Pour lui, Dakar ambitionne désormais de devenir un centre de réflexion continentale : « un carrefour où l’on pense le monde depuis l’Afrique ».

Sonko récuse les grilles de lecture occidentales

Très attendu, Ousmane Sonko a livré l’intervention la plus dense de la rencontre, mêlant critique géopolitique, défense doctrinale de son projet politique et interpellation directe des analyses occidentales sur l’Afrique. Face à Pascal Boniface, qui l’a récemment classé parmi les vingt personnalités les plus influentes au monde, le Premier ministre sénégalais a tenu à corriger ce qu’il considère comme une perception incomplète de son action. Selon lui, réduire son engagement à une influence symbolique ou médiatique revient à ignorer la profondeur historique du combat qu’il mène.

Il a notamment reproché à certaines lectures extérieures de plaquer sur les réalités africaines des catégories inadaptées. Citant la présentation fréquente de son parti comme une formation « de gauche », il a dénoncé une simplification idéologique qui méconnaît les spécificités politiques africaines. « Panafricain, oui, c’est dans nos statuts. Mais où avons-nous revendiqué un ancrage à gauche ou à droite ? », a-t-il interrogé.

Le chef du gouvernement s’est aussi arrêté sur le slogan « Gatsa Gatsa », souvent interprété hors contexte comme un appel à la violence. Il en a défendu la portée politique comme expression populaire de résistance face à l’oppression, l’inscrivant dans la lignée historique des grands mouvements d’émancipation. Dans son argumentaire, Sonko a dénoncé le « prisme occidental » qui continue, selon lui, d’influencer les analyses sur les luttes africaines. Il a plaidé pour une « souveraineté intellectuelle », c’est-à-dire le droit des peuples africains à produire leurs propres catégories d’analyse, leurs récits historiques et leurs référents politiques.

Donald Trump  est « un homme de déstabilisation »

Abordant les relations entre la France et l’Afrique, Ousmane Sonko a plaidé pour une refondation fondée sur le respect mutuel. S’appuyant sur l’histoire politique française, il a convoqué la figure du général de Gaulle pour rappeler que la souveraineté est un principe universel. Il a évoqué la capacité de la France à s’affirmer face aux États-Unis sur les questions monétaires, militaires et nucléaires, avant de lancer : « Cette même France doit comprendre, avec 65 ans de retard, que nous éprouvions ce besoin d’avoir la même souveraineté. »

Le Premier ministre a insisté sur le fait que la quête de souveraineté du Sénégal ne signifie pas rupture avec Paris, mais exigence d’égalité. À ses yeux, l’ère des relations verticales appartient au passé. Sur le plan international, Sonko a également dressé un réquisitoire sévère contre les interventions militaires occidentales. Vietnam, Irak, Afghanistan, Libye, Somalie : autant d’exemples qui, selon lui, illustrent l’échec d’un modèle imposé par la force. « Aucune guerre n’a été gagnée parce qu’aucun des objectifs n’a été atteint. À part semer le chaos, ces interventions n’ont rien produit », a-t-il affirmé. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a également nourri sa critique. Sonko a décrit le président américain comme « un homme de déstabilisation », accusant sa doctrine de fragiliser davantage l’équilibre mondial. Pascal Boniface, dans une tonalité convergente, a abondé dans le même sens.

« Toutes les guerres sont des violations de souveraineté »

Pour le géopolitologue français, la souveraineté demeure le meilleur rempart contre les conflits. « Toutes les guerres sont des violations de souveraineté. Si l’on respecte celle des autres, il n’y a pas de guerre », a-t-il déclaré.L’expert a dénoncé à son tour les interventions armées occidentales menées au nom de l’exportation de la démocratie, rappelant que ni l’Afghanistan ni l’Irak n’ont trouvé la stabilité promise. Il a aussi mis en garde contre la logique unilatérale incarnée, selon lui, par Donald Trump. Au terme de cette conférence, un message commun s’est dégagé : dans un monde multipolaire en recomposition, l’Afrique ne veut plus subir les décisions des autres. Elle réclame une place active dans la définition du nouvel ordre international.

El IBRAHIMA FAYE

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