Paradoxe douloureux de l’économie agricole : L’abondance qui appauvrit

Paradoxe douloureux de l’économie agricole : L’abondance qui appauvrit

Voir certains producteurs maraîchers sénégalais (souvent dans la zone des Niayes ou du bassin arachidier) détruire des tonnes de tomates ou d’oignons alors que la sécurité alimentaire reste un défi national est un signal d’alarme qui fait effectivement écho aux déséquilibres de 1929. Pourtant, des leviers existent que le Sénégal peut actionner pour transformer cette « crise de croissance » en opportunité structurante.

1. Sortir du « tout-production » en prenant en compte la chaîne de valeur intégrée

L’allusion à la crise de 1929 montre que produire ne suffit pas. Sans une maîtrise de l’aval, l’agriculteur devient la victime de son propre succès.

Le stockage et le conditionnement :
Le grand mal du maraîchage sénégalais est le caractère périssable des produits. L’investissement dans des chaînes de froid et des centres de groupage est vital pour lisser l’offre sur l’année.

La transformation agro-industrielle :
C’est le chaînon manquant. Transformer le surplus de tomates en concentré ou les oignons en poudre ou séchés permet de sortir de la dictature du « prix du jour » sur le marché de gros.

2. Régulation et intelligence de marché

Comme vous l’avez souligné, la spéculation et le manque de débouchés ont aggravé la Grande Dépression. Au Sénégal, cela se traduit par :

Problème actuel — Solution inspirée de la régulation

  • Anarchie des calendriers de production : planification des cultures pour éviter que tout le monde récolte le même produit au même moment.
  • Asymétrie de l’information : mise en place de plateformes numériques informant les producteurs des prix en temps réel dans les différentes régions.
  • Intermédiaires trop nombreux : raccourcissement des circuits de distribution pour que le « juste prix » bénéficie au producteur et au consommateur.

Le rôle de l’État : au-delà des subventions

J’ai lu avec beaucoup d’attention et d’intérêt l’excellente contribution de l’ancien ministre de l’Agriculture, M. Papa Abdoulaye Seck, sur le mouvement des maraîchers sénégalais. J’épouse parfaitement sa démarche, à laquelle je voudrais apporter, en tant que profane, ma modeste contribution.

Même si le malaise des maraîchers reste circonscrit à quelques producteurs, force est de constater que l’agriculture est une chaîne de valeur.

En effet, si le New Deal de Franklin D. Roosevelt a permis de redresser les États-Unis, le Sénégal a besoin de son propre « pacte agricole » :

  • Infrastructures de désenclavement : produire est inutile si le camion s’embourbe ou si le coût du transport double le prix de vente.
  • Protectionnisme intelligent : à l’instar de la régulation des importations d’oignons pendant la période de récolte locale, l’État doit jouer le rôle de bouclier pour permettre à la production nationale de s’écouler sans subir la concurrence déloyale de produits subventionnés venant d’ailleurs.

Le risque de l’instabilité

Comme en 1929, la crise est un moment crucial. La détresse rurale est souvent perçue comme le moteur des exodes vers les villes et de l’instabilité sociale. Garantir un revenu décent aux maraîchers, c’est aussi garantir la stabilité du pays.

La souveraineté alimentaire n’est pas seulement une question de tonnes produites : c’est une question de flux maîtrisés. Jeter une récolte n’est pas un surplus de production, c’est un échec de la logistique et de la prévision.

Mamadou Kassé.

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