L’INSENSIBILITÉ DU FMI FACE AUX ALTERNANCES DÉMOCRATIQUES EN AFRIQUE

L’INSENSIBILITÉ DU FMI FACE AUX ALTERNANCES DÉMOCRATIQUES EN AFRIQUE

Depuis le discours de La Baule, l’Afrique s’est engagée dans une expérience démocratique qui permet aux États de mettre à niveau les institutions et les mécanismes de fonctionnement de la démocratie. La plupart des États tentent d’organiser l’expression de la démocratie à travers les élections et la promotion du pouvoir de la majorité.Ces élections, conduites par des institutions mises en place et supervisées par des observateurs nationaux (sociétés civiles et journalistes) et internationaux, ont donné une certaine crédibilité aux États et à leur système de gouvernance.

Hélas, au vu de ce qui se passe et des tendances qui se dégagent, tout laisse croire que le jeu démocratique est purement un jeu de pouvoir destiné aux acteurs locaux et non une garantie de l’image, de la crédibilité et de la solvabilité d’un pays.Les organisations des droits de l’homme, les institutions de notation internationales, les partenaires techniques et financiers, les institutions de financement comme le FMI et la Banque mondiale ne semblent pas s’intéresser aux jeux démocratiques qui ont cours en Afrique. Toutes ces organisations s’intéressent plutôt aux conditions d’exploitation économique du continent, oubliant que la démocratie, le respect des droits de l’homme et du suffrage des urnes devraient être les premiers principes à mettre sur la table pour accompagner les pays africains dans leur processus de développement.Les exemples sont nombreux de pays dont les efforts de démocratisation et de respect des suffrages ne sont récompensés ni par les institutions de notation ni par les institutions de financement. Le cas du Sénégal, qui a réussi des alternances successives depuis 2000, est là pour le prouver. Une alternance sans plus-value ne saurait être une bonne pratique si les autres pays ne mesurent pas la valeur ajoutée de cet effort de démocratisation. On assiste plutôt à une sorte de sanction contre les pays ayant amorcé ce saut qualitatif.

En effet, prenons le cas du FMI, qui estime que, quel que soit le jeu de l’alternance et la volonté de changement conduite par le peuple, la continuité de l’État demeure avec ses actifs et ses passifs. Si, dans la gouvernance économique et financière, des défaillances sont constatées, elles ne sauraient s’effacer ni être réajustées par les institutions financières. Toute négociation devrait prendre en compte la continuité de l’État.Ainsi, évoquant la question de la dette cachée du Sénégal, le FMI soutient que, même si la faute revient à l’ancien régime, la réalité mathématique demeure : le Sénégal ne peut plus payer les intérêts de sa dette actuelle avec ses revenus réels. Pour le FMI, la restructuration (rééchelonnement des paiements) est l’unique solution pour éviter un effondrement total.C’est ce constat sur la dette qui interpelle, dans la mesure où c’est le même FMI qui a supervisé et constaté l’endettement du Sénégal. C’est cette même institution qui avait fixé les taux d’endettement et d’insolvabilité en cas de dépassement. Maintenant, il refuse d’assumer pleinement sa responsabilité, donnant aux citoyens et aux électeurs le sentiment que les efforts consentis en démocratie ne mènent pas à la reconnaissance des partenariats au développement.Nous avons là une lecture assez singulière de nos rapports avec la communauté internationale et, par conséquent, de nos rapports avec le jeu démocratique.Pour le FMI, la continuité de l’État est intangible ; alors que, pour le commun des Sénégalais, l’alternance démocratique doit être le jeu par lequel les hommes, les institutions et les politiques doivent changer. C’est là le grand paradoxe et le plus grand défi que l’Afrique aura à relever.Il est évident que, dans les futures réflexions sur la démocratie, la question de l’alternance et de la position des partenaires au développement sera au centre des débats. On ne peut pas envisager l’alternance démocratique sans envisager l’alternance économique.Il s’agit là d’un débat fondamental et particulièrement brûlant : le décalage entre la légitimité politique (issue des urnes) et la rigueur comptable (imposée par les institutions de Bretton Woods).Ce « dilemme de la souveraineté » porte sur la question suivante : comment un nouveau gouvernement peut-il honorer les promesses de rupture faites à son peuple quand il est enchaîné par les passifs financiers de ses prédécesseurs ?L

Le Paradoxe de la Continuité

Pour le FMI, l’État est une entité juridique pérenne. Les signatures engagées par un régime lient le pays, peu importe le changement de couleur politique. C’est le principe de la continuité de l’État.Cependant, cela crée un sentiment d’injustice :L’électeur vote pour changer de paradigme.Le créancier exige que rien ne change dans le remboursement.Conséquence : l’alternance politique devient une « coquille vide » si elle ne s’accompagne pas d’une marge de manœuvre économique.La Responsabilité partagée (le « mea culpa » manquant)Si une institution surveille les comptes d’un pays pendant des années et valide ses ratios d’endettement, elle devient de facto co-responsable de la situation si des « dettes cachées » ou des déséquilibres majeurs apparaissent soudainement après une élection. »Si le gendarme a validé le passage alors que le pont était fragile, peut-il blâmer le nouveau conducteur pour l’effondrement ?

« Vers une « alternance économique » ?

L’idée de coupler l’alternance démocratique à une forme d’alternance économique est donc audacieuse mais pertinente. Pour que la démocratie soit perçue comme un levier de développement et non comme un simple rituel, les partenaires internationaux devraient théoriquement :Valoriser la « prime démocratique » : offrir des conditions de restructuration plus souples aux pays qui réussissent une transition pacifique.Réviser les mécanismes d’audit : intégrer la société civile dans le contrôle de l’endettement pour éviter les surprises post-électorales.Sanctionner les dérives en amont : ne pas attendre le changement de régime pour pointer du doigt les incohérences budgétaires.Le défi africain est donc double : consolider les institutions pour éviter les « cadavres dans le placard » financiers, tout en négociant un nouvel ordre financier international où la voix des peuples pèse autant que les tableurs Excel des experts de Washington.

Mamadou Kassé

Journaliste

madoukasse@yahoo.fr

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