Une dynamique politique complexe est en cours au Sénégal en ce mois de mars 2026. La « rupture congénitale » entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko semble être passée du stade de la rumeur à celui d’une réalité institutionnelle.
Certains éléments clés de cette situation permettent de le croire, au regard des développements récents :
1. La coalition « Diomaye Président » : l’acte d’autonomie
Le point de bascule symbolique a été atteint ce samedi 7 mars 2026 à Dakar, lors de la première assemblée générale de la coalition « Diomaye Président ».
En officialisant cette structure, le chef de l’État marque sa volonté de disposer d’un appareil politique propre, distinct du PASTEF.
L’argument de Diomaye : il revendique la légitimité de la coalition large (incluant des figures comme Aminata Touré et Abdourahmane Diouf) qui a sécurisé sa victoire dès le premier tour en 2024.
La réponse du PASTEF : pour Ousmane Sonko et ses partisans, le « Projet » et l’électorat appartiennent intrinsèquement au PASTEF. Ils voient dans cette manœuvre une tentative de « présidentialisation » excessive qui diluerait l’essence révolutionnaire de leur mouvement.
2. Le spectre du « deal » avec l’ancien régime
L’hypothèse d’un arrangement avec Macky Sall pour une « sortie honorable » alimente les débats. Plusieurs indices troublants sont souvent cités par les observateurs :
- Le lâchage d’Amadou Ba : le retrait de soutien de Macky Sall à son propre candidat officiel juste avant le scrutin de 2024 reste une énigme politique majeure.
- La loi d’amnistie : bien qu’elle ait permis la libération de Diomaye et Sonko, elle est aujourd’hui perçue par certains comme le socle d’un pacte de non-agression envers l’ancienne administration.
- Les rôles de l’Alliance pour la République et de Benno Bokk Yaakaar : le ralliement de certains cadres de l’ancienne majorité à la nouvelle mouvance présidentielle renforce le sentiment, chez les « patriotes » radicaux, qu’une restauration du système est en cours sous un nouveau visage.
3. Les points de friction majeurs
La rupture ne porte pas seulement sur les structures, mais aussi sur la gestion concrète de l’État :
- Justice et foncier : Ousmane Sonko prône une ligne dure de reddition des comptes (« Jub, Jubal, Jubanti »), tandis que la présidence semble privilégier une approche plus diplomatique et procédurale, craignant de déstabiliser l’économie et les investissements.
- Éligibilité de Sonko en 2029 : la question reste entière. Malgré l’amnistie, des obstacles juridiques persistent. La menace de Sonko de « quitter le gouvernement si la ligne du PASTEF est trahie » (exprimée début mars 2026) montre que le Premier ministre prépare déjà son statut de futur opposant ou de candidat naturel.
4. Conséquences et risques
La dualité au sommet de l’État crée une paralysie administrative. Les nominations et démissions en cascade illustrent une lutte d’influence pour le contrôle des leviers stratégiques (renseignements, finances, administration territoriale).
Cette situation fait craindre une instabilité institutionnelle. Le Sénégal se retrouve avec un « exécutif à deux têtes » dont les intérêts divergent désormais : l’un cherche à consolider un mandat présidentiel serein (Diomaye), l’autre à préserver l’hégémonie de son parti et son destin personnel (Sonko).
Mamadou Kassé

