Le ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, Amadou Ba, a officiellement lancé jeudi à Dakar les États généraux de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme 2026, une concertation nationale présentée comme une étape décisive dans la refondation de trois secteurs jugés stratégiques pour l’économie sénégalaise. La cérémonie s’est tenue , en présence de membres du gouvernement, d’acteurs culturels, d’artisans, d’opérateurs touristiques, de partenaires techniques et financiers ainsi que de représentants des administrations concernées.
Dans son allocution inaugurale, le ministre a placé cette initiative sous le signe de la transformation structurelle et de la performance économique. Il a rappelé que ces assises répondent à une directive du président de la République formulée lors du Conseil des ministres du 17 septembre 2025, appelant à une large co-construction avec les acteurs concernés afin de mieux valoriser le potentiel culturel, artisanal et touristique du pays.
Selon Amadou Ba, ces États généraux s’inscrivent dans la dynamique de l’Agenda Sénégal 2050 et de la Stratégie nationale de Développement 2025-2029, pilotée par le Premier ministre Ousmane Sonko. L’objectif affiché est clair : repositionner ces trois secteurs comme des piliers de croissance, de création d’emplois et de souveraineté économique.
Trois secteurs à fort potentiel mais sous-exploités
Le ministre a dressé un état des lieux détaillé, mettant en lumière les atouts considérables de ces filières tout en soulignant leurs insuffisances structurelles.
Concernant le tourisme, Amadou Ba a indiqué qu’il représente actuellement 7,1 % du PIB sénégalais et génère plus de 100 000 emplois directs. Malgré cette contribution significative, le Sénégal reste en retrait par rapport à certains pays voisins. En 2023, environ 780 000 arrivées internationales ont été enregistrées, un chiffre encore loin des performances de destinations comparables comme la Gambie ou le Cap-Vert, où le tourisme pèse respectivement près de 20 % et 25 % du PIB. Le gouvernement ambitionne désormais de porter la contribution du tourisme à 10 % du PIB et d’atteindre le cap des trois millions de visiteurs.
L’artisanat, présenté comme le premier secteur d’emploi du pays, occupe une place centrale dans l’économie informelle, qui représente 41,6 % du PIB national et absorbe près de la moitié de la population active occupée. Le ministre a salué le savoir-faire exceptionnel des artisans sénégalais, tout en regrettant leur accès limité au financement, aux marchés internationaux et aux dispositifs de protection intellectuelle.
Quant aux industries culturelles et créatives, elles constituent, selon lui, un levier encore insuffisamment exploité. Musique, cinéma, mode, design et arts visuels placent le Sénégal parmi les leaders culturels de l’Afrique francophone, mais ces filières peinent encore à se structurer en véritables chaînes de valeur compétitives.
Une fragmentation persistante des filières
Amadou Ba a insisté sur les failles systémiques qui freinent la compétitivité de ces secteurs. Il a identifié comme principal obstacle l’accès au financement, notant que moins de 15 % des PME du secteur informel bénéficient d’un crédit bancaire formel. Cette faiblesse prive de nombreux artisans, créateurs et opérateurs des moyens nécessaires pour investir, innover et exporter.
Dans le tourisme, la saisonnalité excessive et la concentration des flux sur la façade atlantique limitent les retombées économiques. La durée moyenne de séjour, inférieure à cinq jours, traduit selon lui une offre encore trop peu diversifiée.
Le ministre a également dénoncé la fragmentation des chaînes de valeur : les artisans produisent sans circuits de distribution solides, tandis que les opérateurs touristiques commercialisent des offres insuffisamment intégrées aux productions locales culturelles et artisanales. À cela s’ajoutent un déficit de formation professionnelle, un manque de certification des compétences et un retard numérique préoccupant.
« Pendant trop longtemps, nous avons constaté un système fragmenté : un artisanat qui produit sans accéder aux marchés structurés, une culture qui rayonne sans générer suffisamment de valeur économique, un tourisme qui se développe sans intégrer pleinement les territoires », a-t-il déclaré.
Une méthode axée sur des résultats concrets
Pour corriger ces déséquilibres, Amadou Ba a insisté sur la méthode adoptée pour ces États généraux, qu’il veut rigoureuse, inclusive et orientée vers l’action. Les travaux reposeront sur un diagnostic intégré fondé sur des données probantes, des consultations régionales dans les 14 régions du Sénégal et des commissions thématiques réunissant experts et professionnels des filières concernées.
Le ministre a fixé des critères stricts aux recommandations qui sortiront de ces assises : elles devront être chiffrées, finançables et assorties d’un calendrier d’exécution précis. « Toute proposition non opérationnelle ou non soutenable sera écartée », a-t-il averti.
Le gouvernement entend ainsi éviter que ces États généraux ne débouchent sur des conclusions sans lendemain. À l’issue des travaux, l’exécutif promet de prendre des engagements mesurables autour de trois axes prioritaires : la structuration d’un nombre limité de filières stratégiques, l’amélioration significative de l’accès au financement pour les acteurs culturels et artisanaux, et la mise en place d’outils numériques nationaux de commercialisation et de promotion.
Une ambition de souveraineté économique
Au-delà du diagnostic sectoriel, le discours du ministre s’inscrit dans un contexte économique plus large. Il a rappelé que le Sénégal entre dans une nouvelle phase de transformation, marquée par l’exploitation des hydrocarbures – notamment le pétrole du champ Sangomar et le gaz du projet Grand Tortue Ahmeyim – mais aussi par des contraintes budgétaires fortes liées au poids de la dette publique.
Dans ce contexte, Amadou Ba estime que la culture, l’artisanat et le tourisme doivent désormais être considérés non comme des charges budgétaires, mais comme des investissements à fort rendement économique.
Il a appelé les acteurs présents à faire preuve de responsabilité collective, soulignant que la réussite de ces États généraux dépendra de leur capacité à produire des solutions concrètes, applicables et mesurables.
Une fenêtre d’opportunité historique
En clôturant son intervention, le ministre a insisté sur l’enjeu stratégique du moment. Selon lui, le Sénégal dispose aujourd’hui d’une opportunité unique pour transformer son potentiel culturel, artisanal et touristique en moteur durable de croissance.
« Notre culture est une force. Notre artisanat est une fierté. Notre tourisme est un levier de souveraineté économique », a-t-il affirmé, appelant à ne plus dissocier talent et transformation, potentiel et résultats.
Les conclusions de ces États généraux devraient orienter durablement les politiques publiques dans ces secteurs pour les années à venir. Elles sont attendues comme une feuille de route nationale capable de redéfinir les modèles économiques de filières longtemps reconnues pour leur richesse symbolique, mais encore insuffisamment valorisées sur le plan productif.
El Faye

