Télévision au Sénégal : entre émancipation médiatique et nouveaux défis, un livre fait le point

Télévision au Sénégal : entre émancipation médiatique et nouveaux défis, un livre fait le point

Près de soixante ans après l’arrivée du petit écran au Sénégal, le paysage audiovisuel sénégalais est méconnaissable. D’un outil de propagande d’État à une galaxie de chaînes privées, commerciales et confessionnelles, la télévision a vécu des mutations profondes. Mais à quel prix ? Le sociologue Mor Faye analyse cette transformation dans un ouvrage qui interroge à la fois les promesses du pluralisme et les fragilités persistantes du secteur.

Instrument de légitimation du pouvoir, vitrine du monopole d’État, puis espace disputé de libertés reconquises : la télévision sénégalaise a traversé plusieurs vies. C’est cette histoire complexe que retrace La télévision au Sénégal. Évolution et problématiques actuelles, nouvel essai de Mor Faye, enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis.

L’auteur y rappelle un point essentiel : pendant plusieurs décennies, la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise (RTS) n’a guère été qu’un « instrument de pouvoir ». Née dans l’élan des indépendances, pensée pour la construction nationale, elle a très vite fonctionné comme une caisse de résonance de l’exécutif. « La télévision était d’abord un outil de légitimation politique », résume Mor Faye, qui a dirigé le département de communication de l’UGB et codirige aujourd’hui une formation doctorale sur les sociétés africaines.

Le tournant des années 2000

Le basculement intervient au tournant des années 2000, avec le processus de libéralisation. L’avènement du pluralisme médiatique, porté par l’alternance politique de 2000, ouvre la brèche. Soudain, des chaînes privées commerciales, des Web TV et même des télévisions confessionnelles viennent concurrencer l’ancien monopole. L’espace audiovisuel, autrefois verrouillé, se réinvente.

Pour l’auteur, cette ouverture a indéniablement produit des effets positifs : liberté d’opinion et d’expression renforcées, diversification des contenus, élargissement de l’espace public. La télévision cesse d’être un simple « haut-parleur » de l’État pour devenir, au moins en partie, un lieu de débat démocratique.

Mais Mor Faye ne verse pas dans l’angélisme. À partir d’enquêtes qualitatives menées auprès de professionnels des médias, d’experts et de téléspectateurs, il met en lumière les fragilités persistantes.

Régulation, crédibilité, viabilité économique : les trois casse-tête

Premier défi, la régulation. Le pluralisme a éclaté sans que les garde-fous ne suivent toujours. Le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) peine parfois à imposer son autorité face aux pressions politiques. Deuxième écueil, la crédibilité de l’information : dans un marché saturé, la course à l’audience favorise parfois le sensationnalisme et l’intox. Enfin, la viabilité économique des médias reste une équation non résolue. Entre dépendance publicitaire, faibles ressources propres et ingérences occultes, nombre de chaînes privées survivent dans une grande précarité.

« L’ère du numérique n’a rien résolu, elle a plutôt ajouté de la complexité », explique l’auteur, qui est aussi vice-recteur chargé des études à l’Université Cheikh Ahmadoul Khadim de Touba. Web TV et réseaux sociaux brouillent encore davantage les frontières entre information, opinion et rumeur.

Un livre d’étape, pas un livre de conclusion

En filigrane, l’ouvrage pose une question qui dépasse le simple cadre sénégalais : comment concilier pluralisme médiatique, qualité de l’information et indépendance économique dans des démocraties jeunes encore fragiles ? Mor Faye ne prétend pas apporter de réponse définitive. Mais en sociologue rigoureux, il fournit les outils pour comprendre les tensions qui traversent l’audiovisuel sénégalais.

La télévision au Sénégal. Évolution et problématiques actuelles s’adresse aussi bien aux étudiants en sciences de l’information qu’aux professionnels des médias ou aux simples citoyens curieux de savoir comment le petit écran, miroir souvent déformant de la société, a accompagné – ou parfois freiné – la construction démocratique du pays.

Une lecture salutaire au moment où les fake news et la défiance envers les médias progressent partout sur le continent. L’ouvrage est précédé d’une préface de Boubacar Camara et suivi d’une postface de Jean-Michel Morin et Mamadou Kassé, journaliste sénégalais et formateur au CESTI.

el faye

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