Grève des transports à Dakar: Une ville qui s’adapte, une banlieue qui suffoque

Grève des transports à Dakar: Une ville qui s’adapte, une banlieue qui suffoque

Dakar s’est réveillée ce matin avec une question sur toutes les lèvres : comment se déplacer en pleine grève des transports ? Très tôt, les arrêts de bus, les carrefours et les grandes artères ont commencé à se remplir. Mais contre toute attente, la capitale n’est pas totalement à l’arrêt. Elle avance, elle s’ajuste, elle improvise. Une ville en mouvement mais pas au même rythme pour tous.

Du rond-point de l’École normale jusqu’à l’Université, le spectacle est presque déroutant. Les « Ndiaga Ndiaye » roulent, klaxonnent, s’arrêtent brusquement pour embarquer des passagers déjà entassés. À bord, pas un centimètre de libre. Les apprentis crient les destinations, les passagers se serrent, mais ça avance. 

Au centre, la vie continue presque comme si de rien n’était

Les bus Tata Aftu passe eux aussi, plus disciplinés mais tout aussi remplis. Sur les lignes du BRT, les quais sont noirs de monde, mais les bus arrivent, prennent, repartent. Le TER à Colobane glisse sur ses rails, régulier, presque imperturbable face à l’agitation qui l’entoure. « J’avais prévu le pire, mais finalement je suis là. J’avais cru qu’aucun bus n’allait circuler dans la capitale. Maintenant reste à savoir », lance Mamadou Diallo un étudiant en descendant d’un bus, sourire aux lèvres. Autour de lui, d’autres partagent ce mélange de soulagement et de fatigue. Sur l’avenue Cheikh Anta Diop, même impression. Les boutiques ouvrent, les vendeurs interpellent les passants, les embouteillages s’installent comme à l’accoutumée. Les klaxons résonnent, les taxis zigzaguent. À première vue, la grève n’a pas bouleversé le cœur de la capitale. « En tout cas, tout le monde est en train de vaquer à ses occupations. Même si certains Car rapide et Ndiaga Ndiaye ont suivi la grève, tout va bien. Tout se passe normalement », dit Balla Ndiaye, apprenti, dans u ton nasillard. Mais en y regardant de plus près, les signes sont là : des bus bondés, des visages crispés, des regards tournés vers la route dans l’espoir de voir apparaître un véhicule. La machine tourne, mais sous tension.

Foule, fatigue et débrouille à Colobane

À la gare Colobane, le décor change brutalement. Ici, la grève se voit, se vit, se ressent. Devant la gare du TER, une marée humaine. Des files qui s’étirent, des groupes qui se forment, des discussions animées. À chaque arrivée de train, un mouvement de foule, des pas qui s’accélèrent, des corps qui se pressent. « Depuis 1h, j’attends », lâche un homme, regard fixé sur les rails. À côté de lui, une femme soupire : « On n’a pas le choix, il faut aller travailler ». Les trains arrivent déjà pleins. Certains réussissent à monter, d’autres restent sur le quai, résignés, déjà prêts à attendre le suivant. Même constat dans la gare des bus Dakar Dem Dik situé à la sortie de l’autoroute. Ici, des centaines de personnes entendent les bus en partance dans la banlieue dakaroise. Les visages crispés sous un soleil au zénith, chacun guette le moindre mouvement des bus. Soudain, l’autocar qui rejoint Bambilor stationne. C’est la ruée, des bouscules. Personne ne veut laisser la ligne l’échapper. « Au moins je peux rentrer tête tranquille. J’avais même voulu prendre un Tiak Tiak mais les prix ont augmenté », dit Diarra Diop, commerçant louant les efforts du gouvernement.

La banlieue, épicentre des difficultés

C’est dans la banlieue que les effets de la grève se font le plus durement sentir. Plusieurs lignes de transport en commun ne desservent plus certaines zones, laissant des milliers d’usagers dans l’incertitude. Les arrêts sont parfois déserts, ou au contraire bondés de personnes attendant un hypothétique véhicule. « Depuis ce matin, je n’ai rien trouvé. Mais j’ai eu de la chance. J’ai dû monté dans un tata bondé », témoigne Arame Soumaré une mère de famille. Habituellement, elle enchaîne deux cars pour se rendre à son lieu de travail. Aujourd’hui, son trajet s’apparente à un parcours du combattant. Comme elle, beaucoup se retrouvent contraints de revoir leurs plans avec les retards, absences ou journées annulées. Les travailleurs du secteur informel sont particulièrement touchés. Pour eux, chaque déplacement conditionne le revenu du jour. « Si je ne bouge pas, je ne gagne rien », explique un vendeur ambulant. La grève ne se traduit pas seulement par une gêne, mais par une perte directe de revenus. « Je devais aller à Sébikotane livrer des tissus mais en passant à l’indisponibilité des bus pour retour, je suis obligé d’abandonner », dit-il. Face à ces difficultés, les stratégies d’adaptation se multiplient. Certains partent plus tôt, d’autres optent pour le covoiturage. Des automobilistes prennent des passagers, des collègues s’organisent pour voyager ensemble. Mais ces solutions restent ponctuelles et insuffisantes face à l’ampleur des besoins.

Les Tiak- Tiak se frottent la main

A Colobane, c’est aussi le royaume de la débrouille. À quelques mètres, les « tiak-tiak » font vrombir leurs moteurs. Les conducteurs enchaînent les courses, négocient à la volée, repartent aussitôt. « Université ? 1500 francs ! » lance l’un d’eux. Le client hésite, regarde autour, puis abandonne. Les motos filent entre les voitures, transportant parfois deux passagers. Le business tourne à plein régime. Certains parlent de « journée en or ». Pour les usagers, c’est souvent une dépense imprévue, mais nécessaire. Pour Baba Diouf, les chiffres d’affaires en mi-journée sont des déjà bonnes. « Comme les transports en commun sont en grève. Il faut en profiter. L’occasion fait le larron ! Cela n’arrive pas beaucoup », lance-t-il souriant. A cote de lui, Baye Ndiaye, assis sur sa moto, casque à la main est détendu. Il a déjà fait deux allers-retours entre Dakar et sa banlieue. Concernant, la hausse des prix, il reste catégorique. « Les motos sont plus surs et rapides. C’est normal que nous augmentions les prix », se défend-t-il.  Et de lâcher : «  En tout cas, les chauffeurs devraient continuer ».

Cette grève met en lumière une réalité souvent évoquée mais rarement visible avec autant de clarté : l’inégalité d’accès aux transports. Là où le BRT, le TER ou Dakar Dem Dikk offrent des alternatives, certaines zones restent dépendantes de réseaux plus fragiles. Si la capitale parvient à éviter la paralysie totale, c’est donc au prix de ces disparités. Et derrière l’image d’une ville qui tient bon, se dessine celle de milliers d’usagers contraints de s’adapter, parfois dans des conditions difficiles. En attendant une issue au mouvement, les Dakarois continuent de composer avec cette situation.

El FAYE

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