APRÈS LE PROCÈS: FAIRE JOUER LA DIPLOMATIE POLITIQUE ET RELIGIEUSE

APRÈS LE PROCÈS: FAIRE JOUER LA DIPLOMATIE POLITIQUE ET RELIGIEUSE

L’affaire des 18 supporters sénégalais arrêtés lors de la finale de la CAN 2025 (le 18 janvier 2026) vient de connaître son verdict. Nos compatriotes ont été condamnés à des peines diverses variant de trois mois à un an de prison ferme ainsi qu’à des amendes financières graduelles. Ainsi donc, ce qui devait être l’apothéose de la fête du football s’est transformé en foire d’accusations dans un procès qui restera inique dans l’histoire du sport africain.

Il a fallu la confrontation, sur un terrain de jeu, de deux pays liés par l’histoire, la religion et un passé commun de la Tidjaniya pour en arriver à cette extrémité. Certes, le sport peut déchaîner des passions, mais il faut savoir les contenir dans des proportions qui sauvegardent les intérêts souverains des pays. Le contraire serait la porte ouverte à toutes les dérives et à tous les excès. Sachons donc raison garder, car les intérêts du Maroc et du Sénégal transcendent des circonstances factuelles et des épisodes qui relèvent d’une fraternité mutuellement acceptée.

Quelques précisions juridiques et diplomatiques sur la suite à donner à ce verdict méritent d’être posées.

Les recours possibles :

  1. Voies de recours judiciaires au Maroc

Si le verdict rendu est une condamnation à de la prison ferme, les supporters disposent des leviers suivants :

  • L’appel : ils ont 10 jours à compter du prononcé du verdict pour interjeter appel. L’affaire sera alors rejugée sur le fond par la cour d’appel.
  • La cassation : après l’appel, un pourvoi en cassation est possible sous 10 jours. Ce recours ne juge pas les faits, mais vérifie que la loi a été correctement appliquée (ex. : absence d’interprète wolof, non-respect des droits de la défense dénoncé par Me Patrick Kabou).
  • Le transfèrement : fait majeur, une convention de coopération judiciaire a été ratifiée entre le Sénégal et le Maroc en janvier 2025. Elle permet aux Sénégalais condamnés au Maroc de purger leur peine au Sénégal.
  1. Le levier de la grâce royale (l’atout diplomatique)

Dans le contexte marocain, la justice suit son cours, mais le roi Mohammed VI dispose du droit de grâce.

  • Échéances proches : en 2026, l’Aïd el-Fitr (fin du Ramadan) est prévu autour du 20 mars 2026. C’est une période traditionnelle de grâces royales massives.
  • Rôle des chefs religieux : la diplomatie « soufie » est déjà à l’œuvre. Les autorités religieuses de Tivaouane et de Touba, de par leurs liens avec la confrérie tidjane et le Palais royal, peuvent solliciter une mesure de clémence pour « préserver la fraternité » entre les deux peuples.
  1. Moyens de « réplique » du Sénégal

Bien que le Sénégal et le Maroc soient des partenaires stratégiques, l’État sénégalais dispose de moyens de pression graduels si la situation s’enlise :

  • Protection consulaire : exiger la présence systématique d’interprètes et l’accès sans entrave des avocats aux dossiers (ce qui semble poser problème actuellement).
  • Réciprocité diplomatique : rappel de l’ambassadeur pour consultation ou durcissement des contrôles pour les expatriés marocains au Sénégal (mesure extrême et peu probable).
  • Voie économique : le Maroc a des intérêts massifs au Sénégal (CBAO, Bank of Africa, ONCF, Moov Africa). Le Sénégal peut, en théorie, ralentir certains agréments ou partenariats, bien que cela nuirait aux deux économies.
  1. Rapports de force et Sahara occidental
  • Sahara occidental : c’est le point de bascule. Le Maroc ne peut pas se permettre de perdre le soutien du Sénégal sur ce dossier. Si l’opinion publique sénégalaise se retourne massivement contre le Maroc à cause de ce procès, Dakar pourrait tempérer son soutien diplomatique à l’UA sur cette question.
  • L’Afrique sans le Sénégal ? Politiquement, non. Le Sénégal est la « porte d’entrée » du Maroc en Afrique de l’Ouest. Une rupture avec Dakar isolerait Rabat dans sa stratégie d’expansion vers le Sud.

Résumé des intérêts et chiffres :

  • Économie :
    • Intérêts marocains au Sénégal : banque, télécoms, BTP, assurances.
    • Intérêts sénégalais au Maroc : commerce de détail, services.
  • Démographie :
    • Marocains au Sénégal : environ 30 000 à 50 000 personnes.
    • Sénégalais au Maroc : environ 200 000 personnes (dont de nombreux étudiants).
  • Religion :
    • Au Maroc : mausolée de Cheikh Ahmed Tidjane (Fès).
    • Au Sénégal : leadership spirituel de la Tidjaniya.

Mamadou Kassé

Journaliste

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