La sortie d’Hervé Renard sur la fameuse serviette réactive un vieux trope qui entoure souvent les performances sportives sur le continent africain.Tout objet a une valeur physique, symbolique et mystique. Le reconnaître, c’est comprendre toute la spiritualité qui entoure chaque objet sur terre. Mais la sortie de Hervé Renard, insinuant que la serviette qui a fait l’objet de polémiques lors de la CAN est plus qu’un simple outil pour s’essuyer et qu’il y a quelque chose derrière, pose un débat sur la valeur du sport. Cela signifie-t-il que toutes les serviettes utilisées par les différents gardiens durant cette compétition sont « mystiques » et que l’Afrique dispose de forces qui transcendent le sport ?Que signifie une telle sortie sur les puissances surnaturelles ? L’Afrique est-elle mieux servie dans ce domaine que les autres continents ?
À chaque fois qu’on est en face d’un Africain, ne va-t-on pas penser à cette puissance mystique, comme si le Bon Dieu distribuait des pouvoirs et des qualités à une catégorie bien sélectionnée ?Si l’on suit cette logique, tout succès de l’Afrique dans le sport sera mis sur le compte de pouvoirs mystiques. Ainsi, si l’Afrique gagne la Coupe du monde, on mettra tout sur le compte du pouvoir surnaturel. Enfin, l’Europe semble reconnaître à l’Afrique une puissance qu’elle n’a pas et qui dépasserait la force des armes et des machines-outils. Est-ce logique ?
- 1. Le « mysticisme » comme explication par défautLe problème de cette lecture, c’est qu’elle crée un biais de perception. Lorsqu’un athlète européen ou américain réalise une prouesse, on parle de « science du sport », de « rigueur tactique » ou de « technologie ». Dès qu’une performance africaine sort de l’ordinaire, l’imaginaire collectif (parfois alimenté par les acteurs eux-mêmes) bascule vers le surnaturel.Le risque : cela déshumanise l’effort de l’athlète. Si l’Afrique gagne la Coupe du monde et qu’on l’attribue aux « forces occultes », on efface des années de travail acharné, de formation et de discipline athlétique.
- 2. L’Afrique est-elle « mieux servie » en surnaturel ?Il est erroné de penser que l’Afrique a le monopole du mystique. La spiritualité et la superstition sont universelles dans le sport :En Europe : les joueurs font des signes de croix, ont des talismans dans leurs chaussettes ou suivent des rituels obsessionnels (comme Rafael Nadal et ses bouteilles d’eau).En Amérique latine : le recours aux bénédictions ou à la protection spirituelle est extrêmement courant.La différence réside dans le regard extérieur. On appelle cela du « folklore » ou de la « psychologie » ailleurs, mais on le qualifie de « puissance occulte » ou de « magie noire » en Afrique. C’est une forme d’exotisme qui peut s’avérer réductrice.
- 3. La logique de « la force qui dépasse les machines »L’idée que l’Europe reconnaîtrait à l’Afrique une puissance mystique supérieure est paradoxale.Pour certains observateurs occidentaux, c’est une manière (inconsciente ou non) de justifier une défaite sans admettre une infériorité tactique ou physique : « On a perdu non pas parce qu’ils étaient meilleurs, mais parce qu’ils utilisaient des forces contre lesquelles on ne peut rien. »
- Note : si l’on suit cette logique jusqu’au bout, on tombe dans l’absurde. Si le mystique suffisait à gagner, les pays africains auraient déjà remporté toutes les Coupes du monde depuis des décennies. La réalité du terrain reste celle du ballon, de la préparation physique et de la stratégie.Est-ce logique ?D’un point de vue purement rationnel, non. Le succès sportif est multifactoriel : économie, infrastructures, génétique, mental et chance.Cependant, d’un point de vue symbolique, la réponse est plus nuancée. Tout objet (une serviette, un maillot, un gri-gri) possède la valeur qu’on lui donne. Si un gardien croit que sa serviette le protège, sa confiance en lui augmente. C’est l’effet placebo appliqué au sport : le pouvoir n’est pas dans l’objet, mais dans le psychisme de celui qui l’utilise.
Mamadou Kassé
Journaliste

