De la couette parisienne aux Lions du Sénégal : méditation d’un passionné de football

De la couette parisienne aux Lions du Sénégal : méditation d’un passionné de football

Vendredi matin, jour du Seigneur chez nous les musulmans : aujourd’hui, j’ai envie d’aller arpenter plus tôt le macadam parisien ; j’ai envie de m’extirper de ma couette si chaude, si douce, si enveloppante… mais elle refuse obstinément de me laisser partir !

Quelle sérénade pourrais-je entonner pour que cette fameuse couette donne l’autorisation à ce corps d’aller à nouveau affronter la rigueur de l’hiver francilien, ce corps déjà rudement malmené ces dernières semaines ?

Malmené, oui, mon corps le fut par la marche le long de la sublime corniche de Tanger, le stade de Rabat et ses tumultes d’une soirée de folie humaine, comme seul le football sait en engendrer. Certes, ce corps eut des moments délicieusement doux pour le régénérer, le réconcilier avec lui-même ; oui, il y eut ces agapes festives dans les restaurants de Tanger, partagées avec des amis amoureux du ballon rond, perdus de vue depuis quelques années et qui ont accepté de rompre momentanément les contraintes d’un quotidien laborieux ; oui, il y eut ces moments divins dans les spas marocains pour le plus grand bien de muscles et d’articulations endoloris ; oui, il y eut tous ces moments de bien-être… mais ne serait-il pas opportun de laisser ce corps un peu plus au repos ce jour ?

Si ma couette finit par emporter ce combat aujourd’hui au profit du corps, le cerveau, lui, reste indocile et m’intime l’ordre de reprendre mes élucubrations ! Ah là là, lui, il est sans pitié : pas de quartier, et pourtant, en ce jour du Seigneur musulman, il eût été plus gentil qu’il me laissât juste « buller », sans rien penser ni écrire. Que nenni !

Subissons alors son diktat : j’accepte de me soumettre encore et de pérorer ce jour sur le combat permanent entre la passion et la raison !

Qu’est-ce qui explique que le plus raisonnable des hommes puisse, par moments, se laisser dévorer par la passion ?
Passion amoureuse, passion sportive, passion littéraire, passion politique ?

Qu’est-ce qui fait que nos cerveaux d’humains, si bien structurés anatomiquement et physiologiquement, se départissent quelquefois de leur capacité de raisonnement et se laissent déborder par des émotions incontrôlées ?

Pour le mien, c’est la passion du sport en général et du football en particulier qui le fait vriller ! Hihihi

Dimanche 18 janvier 2026, une date qui clignote dans mon agenda cérébral depuis plusieurs mois ! Mais que se passera-t-il d’aussi important ce jour-là pour que mon esprit soit autant en alerte pour cette date ?

Voici plus d’un demi-siècle que je suis de façon acharnée les Lions du Sénégal. Cette passion ne m’a jamais quitté depuis que, par un triste soir de février 1969, j’apprenais, après 90 minutes l’oreille collée au transistor, que nos valeureux Lions du Sénégal n’iraient pas à la Coupe du monde de football au Mexique après un épique match d’appui à Las Palmas face au Maroc (déjà !). Cette regrettable absence allait encore plus me toucher, car cette merveilleuse Coupe du monde de 1970 est devenue mythique par la suite, du fait des exploits de la bande à Pelé, Tostão, Jairzinho, Rivellino, Clodoaldo et Gérson, amenée par leur emblématique capitaine Carlos Alberto. La planète entière fut éblouie. En présentant à la face du monde une symphonie parfaite, avec une partition mémorable sans la plus petite fausse note, ils remportèrent pour la troisième fois la Coupe du monde, avec le bénéfice de garder définitivement le trophée Jules Rimet (le Français à l’origine de la Coupe du monde de football).

Cette absence du Sénégal faisait suite à une belle campagne de Coupe d’Afrique en 1968, jouée en Éthiopie. Du célèbre stade d’Asmara, malgré les exploits sur le terrain des Matar Niang, Yatma Diop, Yatma Diouck et autres, le Sénégal partit bredouille. S’ensuivit une longue période de disette de 18 ans au cours de laquelle nos Lions ne furent qualifiés à aucune Coupe d’Afrique ni Coupe du monde.

Malgré cette longue période de revers consécutifs, j’avais inconditionnellement suivi nos Lions depuis le début des années 1970, arrivant parfois à être au milieu de la tanière. Quel privilège pour un adolescent fou de foot ! C’est le lieu de remercier Omar Diop, capitaine de l’équipe nationale et de l’ASFA, qui m’offrit ce privilège, car j’étais camarade de promotion de son petit frère Fadère au Prytanée.

Souvenirs impérissables des entraînements des Lions en 1975 sous un soleil de plomb à Kaolack (où était délocalisé le match pour d’obscures raisons) avant le match retour des éliminatoires de la CAN 1976 contre le Maroc. Souvenirs du démarrage en trombe, le jour du match, de la génération des Yamagor Seck, Valère, Laye Sène, Assane Paye et autres, qui menèrent très vite les Lions de l’Atlas avant qu’Ameth Faras ne nous refroidisse d’un but de la tête !

Il faudra attendre un dimanche de septembre 1985 pour voir Jules François Bertin Bocandé faire exploser tout un peuple en inscrivant un triplé au stade Demba Diop de Dakar face au Zimbabwe : le Sénégal revenait ainsi dans le gotha du football africain pour une qualification à la Coupe d’Afrique 1986 au Caire.

Au cours de cette édition, entourée d’un engouement sans précédent fondé sur l’espoir d’un titre continental, les Lions du Sénégal avaient fait appel à toute l’élite footballistique de la nation. Le rappel des troupes concernait des jeunes loups aux dents acérées (Thierno Youm, Laye Diallo, Pape Fall), des stars confirmées (Cheikh Seck, Oumar Gueye Sène, Amadou Diop « Boy Bandit ») et des anciens en fin de carrière (Boubacar Sarr Locotte et feu Christophe Sagna, dont le sacrifice pour cet appel de la nation coûta une rupture de contrat dans son club). Après une magistrale leçon de football inaugurale administrée aux Pharaons d’Égypte, pays organisateur, nos Lions sombrèrent dans l’ultime match du premier tour face à la Côte d’Ivoire et furent éliminés sans gloire.

Ce fut un retour bref, amer et difficile à digérer pour le peuple sénégalais. Ce peuple, amoureux du ballon rond, s’était mobilisé comme jamais, jusqu’aux vendeurs de tiaff (cacahuètes grillées à la mode locale, aux revenus fort modestes), pour contribuer financièrement à la campagne de Coupe d’Afrique, en ces temps d’ajustements structurels imposés par le FMI, qui laissaient exsangue l’État sénégalais.

La CAN 1990, celle de 1992 organisée à Dakar, ainsi que celle de 1994 amenèrent des résultats mitigés. Il y eut un début d’embellie en 2000 au Nigeria avec la nouvelle génération des Fadiga, Henri Camara et autres, embellie confirmée en 2002 au Mali où, pour la première fois, le Sénégal accédait à une finale continentale. L’épreuve fatidique des tirs au but ce jour-là nous fut fatale face au Cameroun. Nous eûmes tous les jambes coupées, comme celles d’Aliou Cissé qui rata son penalty !

Malgré ce revers, les Lions allaient nous redonner un peu de baume au cœur l’été suivant sur les terres du Japon et de la Corée. Le 31 mai 2002, j’eus le plaisir d’être le témoin in situ d’un coup de tonnerre dans le stade de Séoul : Pape Bouba Diop avait crucifié les tenants du titre mondial et champions d’Europe, la France ! Je me souviens comme si c’était hier des pas de danse endiablés du journaliste Ali Goloko (actuel chargé de la communication de la Fédération sénégalaise de football) dans son tee-shirt rouge !

Ce fut un moment d’exaltation comme le peuple sénégalais n’en avait jamais connu jusque-là ! Comment oublier l’ambiance du stade d’Oita, dans le sud du Japon, lors des huitièmes de finale face à la Suède du jeune Zlatan Ibrahimović, et le magnifique deuxième but d’Henri Camara après une magistrale talonnade de Pape Thiaw ?

Malgré cette belle épopée menée par maître El Hadji Diouf (non pas le tonitruant avocat du barreau de Dakar, mais le maître à jouer de cette belle équipe de 2002), avec Khalilou Fadiga, aidés par des hommes de devoir — Salif Diao, Moussa Ndiaye, Aliou Cissé —, un quatuor défensif de fer (Omar Daf, Lamine Diatta, Pape Malick Diop, Ferdinand Coly) et un gardien intraitable, Tony Sylva, notre équipe nationale demeurait sans trophée.

2004, 2006 et 2008 n’apportèrent que désillusions.

2012 vit poindre un nouvel espoir avec l’avènement de la génération des Sadio Mané et Idrissa Gana Gueye aux Jeux olympiques de Londres. C’est cette génération qui nous amena au sacre au Cameroun en février 2022 : le 7 février de cette année-là, on avait fini par vaincre le signe indien. Voilà enfin ce pays de football aux 18 millions d’entraîneurs diplômés de « l’académie des grandes places » enfin sur le toit de l’Afrique ! Il était temps que la science infuse de ces doctes commentateurs de tous les coins de rue des quartiers de Dakar soit reconnue par le continent entier ! Hihihi

Moi, le passionné de foot et admirateur invétéré des Lions, comment avais-je pu manquer de flair pour rater ce rendez-vous du Cameroun ? En 2023, en Côte d’Ivoire, malgré une bonne équipe du Sénégal, je ne sentais pas le coup : j’avais des doutes sur la possibilité d’un deuxième sacre consécutif en terre ivoirienne. Malgré un bon début de tournoi des Lions, les miraculés Éléphants barrèrent notre route lors de la fatidique loterie des tirs au but !

En 2025, au Maroc, comme écrit plus haut, j’ai eu comme une forme d’intuition que ce rendez-vous serait le bon !

Après avoir passé Noël à Nice avec ma fille, je pris le chemin de Tanger avec une foi inébranlable dans le succès des Lions du Sénégal à Rabat au soir du 18 janvier 2026.

Si le début du tournoi fut poussif, le parcours des Lions était conforme à celui des grandes nations qui, sûres de leur force, montent crescendo en régime jusqu’au moment où il faut lâcher les chevaux. Ce fut le cas à partir des huitièmes de finale de la CAN au Maroc, avec en point d’orgue la demi-finale face à l’Égypte.

La finale contre le Maroc, par son dénouement, par sa dramaturgie et la réponse appropriée tant en termes de contenu footballistique que de résilience face à l’adversité et aux vents contraires, a merveilleusement confirmé mon intuition.

Tout un peuple passionné par le foot a exulté au coup de sifflet final de l’arbitre et un infini bonheur s’est propagé dans tout le pays de la Teranga !

Pris dans les entrailles du stade Moulay Hassan de Rabat, où une marée rouge hémoglobine aux couleurs du Maroc nous a submergés pendant plus de deux heures de cet âpre combat, je suis passé par toutes les émotions !

L’équipe du Sénégal a lutté, dans tous les sens du terme, et a vaincu.

Je reprendrai ici le propos de George Meredith :
« La lutte donne au triomphe la saveur de la passion, et la victoire embellit la conquête. »

J’ai passé un merveilleux moment en terre marocaine !

Les débordements émotionnels, et singulièrement la déception suite à la défaite du dimanche 18 janvier, ont abîmé les cœurs dans le royaume chérifien, mais le football n’est qu’un jeu, après tout.

En espérant que cette morosité ambiante passera très vite, car les Marocains nous ont accordé un accueil exceptionnel malgré les tumultes de la finale.

Mon espoir d’une finale jouée avec un esprit chevaleresque a été déçu, mais je suis tout de même heureux d’avoir vécu un charivari d’émotions diverses !

Cette passion du football peut paraître bien dérisoire (comme je l’écrivais déjà en février 2022 suite au premier sacre du Sénégal) au regard des autres urgences de notre maison-monde. Cependant, ce qui fonde notre humanité est ce mélange paradoxal de raison et de déraison qui fait que nous puissions avoir des attitudes irrationnelles, pris dans nos passions.

Je convoquerai Søren Kierkegaard en guise de conclusion :
« On a plus perdu quand on a perdu sa passion que quand on s’est perdu dans sa passion. »

Dr Aziz Diallo


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