Souveraineté bleue : l’eau, la vraie bataille du XXIᵉ siècle

Souveraineté bleue : l’eau, la vraie bataille du XXIᵉ siècle

Pendant que le monde consacre des milliers de milliards à la guerre, aux armes et au virtuel, plus de deux milliards d’êtres humains n’ont toujours pas accès à une eau potable sûre. La crise de l’eau n’est ni invisible ni inévitable : elle est le résultat de choix politiques. À l’approche de la Conférence des Nations unies sur l’eau de décembre 2026 à Abou Dhabi, une question s’impose à tous : continuerons-nous à financer la destruction, ignorer la mort silencieuse de 1000 enfants de moins de 5 ans par jour, ou ferons-nous enfin de l’eau le socle de la dignité humaine et de la souveraineté des peuples ?

Les 26 et 27 janvier 2026, le Sénégal a coorganisé avec les Émirats arabes unis la réunion préparatoire de la Conférence des Nations unies sur l’eau, prévue à Abou Dhabi en décembre 2026, faisant suite à celle tenue en 2023 au Tadjikistan.

À l’instar du Forum mondial de l’eau de 2023, le Sénégal a brillamment relevé le défi organisationnel de cette rencontre, qui a rassemblé plus de 3 000 participants venant de tous les continents. L’expertise sénégalaise, portée par la vision des plus hautes autorités de l’État du Sénégal et des Émirats Arabes Unis et le leadership du ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement, appuyé par ses les Nations unies et ses composantes, la coopération multilatérale comme l’Union Européenne, les banques multilatérales de développement et les pays membres comme le Japon, l’Égypte, l’Afrique du Sud, la Chine…, a permis de faire de cette étape majeure sur la Route d’Abou Dhabi une réussite unanimement saluée.

Placée sous l’égide de la Division des affaires économiques et sociales des Nations unies, avec la participation d’agences spécialisées telles que l’UNICEF et l’OMS, cette réunion de haut niveau a enregistré une présence remarquable de représentants de pays à revenu élevé comme de pays à faible revenu. Elle a ainsi démontré que le multilatéralisme, bien qu’ébranlé ces derniers mois, demeure un cadre pertinent de dialogue fécond, de solidarité agissante et d’action collective.

Depuis la Décennie internationale de l’eau potable (1981-1990), en passant par les Objectifs du Millénaire pour le développement (1991-2000 et 2001-2015), puis les Objectifs de développement durable (2016-2030), la communauté internationale s’est fixé des cibles ambitieuses pour garantir l’accès, en toute sécurité, aux services sociaux de base, notamment l’eau et l’assainissement. Si des progrès notables ont été enregistrés, les défis restent immenses.

Transformer la « fracture hydraulique » ou la banqueroute de l’eau en prospérité mondiale

L’humanité se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. À l’approche de la Conférence des Nations unies sur l’eau prévue en décembre 2026, les données issues du dernier rapport conjoint Joint Monitoring Programme UNICEF-OMS et du United Nations Global Analysis and Assessment of Sanitation and Drinking Water (GLAAS) 2025 indiquent que l’objectif d’atteindre l’Objectif de Développement Durable (ODD) 6 est passé du statut de « retardé » à celui désormais qualifié d’« inatteignable ». Il est vrai que le niveau d’ambition était extrêmement élevé pour un horizon de quinze ans, dans un contexte mondial marqué par des conflits armés, des guerres, ainsi que des crises financières et sanitaires ayant lourdement entravé les progrès du secteur de l’eau alors que le monde devient plus riches, si l’on voit l’augmentation des PIB et l’explosions des bénéfices des capitalisations boursières.

Derrière ces statistiques se cache une profonde injustice. Aujourd’hui, 2,1 milliards de personnes, soit 26,25 pour cent de la population mondiale, n’ont pas accès à une eau potable gérée en toute sécurité. Plus alarmant encore, 3,4 milliards de personnes (42 pour cent de la population mondiale) sont privées d’un assainissement adéquat, et 354 millions pratiquent toujours la défécation à l’air libre.

Pourtant, dès la fin des années 1990, Kofi Annan rappelait avec force que « l’accès à l’eau potable et à l’assainissement est un droit humain fondamental », soulignant que la lutte contre la pauvreté resterait vaine tant que ce droit serait refusé à des milliards de personnes.

L’Afrique subsaharienne, qui compte environ 1,4 milliard d’habitants, demeure le maillon faible de l’accès à l’eau et à l’assainissement. Malgré des investissements importants, la forte croissance démographique neutralise une partie des progrès accomplis. Le nombre de personnes privées d’assainissement de base y atteint désormais 803 millions. En Asie du Sud-Ouest, si l’accès aux services de base s’est largement généralisé, la question de la qualité de l’eau reste critique : plus de 500 millions de personnes y consomment une eau dont la sécurité sanitaire n’est pas garantie. Comme le souligne l’UNICEF, « chaque jour, plus de 1 000 enfants de moins de cinq ans meurent de maladies liées à l’eau insalubre. C’est une crise que nous avons le pouvoir d’arrêter ».

À ces défis structurels s’ajoute le changement climatique, puissant facteur aggravant. Inondations dévastatrices, élévation du niveau de la mer engloutissant des territoires entiers, sécheresses prolongées : autant de phénomènes qui perturbent dangereusement le cycle de l’eau. Les nappes phréatiques se rechargent moins, les cours d’eau s’assèchent, les réservoirs des barrages atteignent des niveaux critiques, entraînant des pertes énergétiques et compromettant les efforts agricoles. Comme l’a souligné l’économiste Jeffrey Sachs, « le changement climatique est avant tout une crise de l’eau ; sans une gestion radicalement différente de nos ressources hydriques, nos systèmes alimentaires s’effondreront ».

Dès 1995, le Sénégal a montré la voie en engageant une réforme ambitieuse de son secteur de l’hydraulique. Fondée sur une volonté politique affirmée et sur une expertise de haut niveau, cette réforme a produit des résultats remarquables, notamment en milieu urbain, avec la signature en 1996 d’un contrat d’affermage entre l’État, la Société nationale des eaux du Sénégal (SONES) et la SDE, remplacée par la suite par Sen’Eau. Ce succès a permis d’exporter le modèle sénégalais adopté et adapté par d’autres pays.

Ces efforts ont permis au Sénégal d’atteindre une quasi-couverture universelle pour l’eau potable : 99 pour cent en milieu urbain et 91 pour cent en milieu rural, soit un taux national de 94,4 pour cent (si on considère que 56,2 pour cent de la population vit en zone rurale).

En revanche, l’assainissement demeure le talon d’Achille, à l’image de la situation mondiale. Les taux d’accès sont de 68 pour cent en milieu urbain et de 47 pour cent en milieu rural, pour un taux national de 57 pour cent. Conscient de cet enjeu, le Sénégal a décidé d’y consacrer des moyens significatifs, avec une allocation de 1 700 milliards de FCFA dédiée à l’assainissement – un effort sans précédent.

C’est cette dynamique que le gouvernement actuel entend approfondir et veut réformer la réforme afin de consolider les acquis des performances du secteur de l’eau avec certainement une cadre institutionnel reformé, cohérent pour plus d’efficacité et d’efficience dans l’atteinte des résultats avec des approches innovantes sur les plans technique, environnemental, ingénierie sociale pour atteindre l’accès équitable et durable à des systèmes d’assainissement résilients au changement climatique.

La réunion de Dakar a permis à la communauté internationale de mesurer l’engagement du président de la République du Sénégal M. Bassirou Diomaye Faye, qui a fait de la souveraineté hydrique un pilier central de son programme de transformation. À l’ouverture des travaux, il a déclaré : « L’eau ne doit plus être le parent pauvre des politiques de développement. Au Sénégal, nous engageons une réforme profonde pour garantir à chaque citoyen un accès souverain et durable à une eau de qualité. C’est une question de justice sociale et de dignité nationale. »

Sur la Route d’Abou Dhabi, les organisateurs ont proposé des thématiques d’une grande cohérence, structurées autour de six dialogues interactifs reliant l’eau aux populations, à la prospérité, à l’environnement, au multilatéralisme et aux investissements. Les pays coprésidents continueront d’affiner les résultats issus de ces échanges afin de nourrir le contenu de la Conférence d’Abou Dhabi et d’aboutir à des mesures fortes et opérationnelles.

Il convient également de mettre en exergue les coûts globaux nécessaires à l’atteinte de l’ODD 6. Les estimations de la Banque mondiale et d’ONU-Eau indiquent qu’il faudrait environ 28,4 milliards de dollars par an pour les services de base, et 114 milliards pour les services gérés en toute sécurité. Le coût total annuel de l’ODD 6 s’élève ainsi à 198 milliards de dollars, soit 1 188 milliards entre 2025 et 2030.

Cette réalité révèle un paradoxe saisissant. À titre de comparaison, les budgets annuels de défense atteignent environ 968 milliards de dollars pour les États-Unis, 320 milliards pour l’Union européenne, 314 milliards pour la Chine et 145 milliards pour la Russie. À lui seul, le budget militaire américain pourrait presque couvrir les besoins mondiaux du secteur de l’eau.

Par ailleurs, les bénéfices cumulés annuels des dix premières capitalisations boursières mondiales dépassent 650 milliards de dollars. Deux années de ces profits suffiraient à financer l’accès universel à l’eau potable.

Soyons clairs : il ne s’agit point de donner des leçons – on n’en a ni le pouvoir ni l’autorité – ou de remettre en cause la souveraineté des États ni leurs impératifs de sécurité. Ces comparaisons montrent simplement que les ressources existent, mais qu’elles sont orientées vers d’autres priorités, tandis que les populations les plus vulnérables subissent une double, voire une triple peine. Il y a juste une question de morale qu’un fort plaidoyer pourrait adresser pour permettre aux certains pays de combler le gap de l’accès à ce service sociale de base, moteur de croissance.  

Déjà en 2002, Jacques Chirac avertissait : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Plus de vingt ans plus tard, cet avertissement reste tragiquement d’actualité.

Donc, un plaidoyer au plus haut niveau auprès des États à haut revenu et de la finance internationale est aujourd’hui indispensable. Le Groupe de la Banque mondiale et les banques multilatérales de développement peuvent jouer un rôle central pour préparer l’après-2030 et restaurer la dignité de populations privées de services essentiels dans un monde de plus en plus numérique.

La réunion de Dakar a mis en avant des solutions innovantes telles que les obligations bleues ou les mécanismes de dette contre eau. Le Sénégal avait d’ailleurs bénéficié, dès 1993, d’un rachat de dette par les Pays-Bas, permettant notamment à l’UNICEF de soutenir des avancées majeures en matière de vaccination, de scolarisation, de protection des enfants et d’accès à l’eau, jusqu’à l’éradication du ver de Guinée.

La « Mission Eau », portée par la Banque mondiale et visant un milliard de bénéficiaires, constitue une opportunité stratégique pour le Sénégal, à condition de poursuivre les réformes institutionnelles, de renforcer les capacités nationales et de consolider les acquis issus des programmes spéciaux d’hydraulique, de la réforme de 1995 et du Programme d’eau potable et d’assainissement du millénaire (PEPAM)

Il est également essentiel d’impliquer davantage les populations et les collectivités locales, et de renforcer l’intégration de l’eau et de l’assainissement dans les politiques et programmes de santé, d’éducation, d’électrification rurale et de développement agricole. Cette approche transversale est indispensable pour bénéficier des effets de leviers et réduire durablement la fracture hydraulique.

La crise de l’eau n’est pas une fatalité technique. C’est un choix politique. Comme le souligne le président Bassirou Diomaye Faye, la réussite de l’ODD 6 est une question de souveraineté. L’argent existe ; il est simplement investi ailleurs. Le sommet de 2026 sera un test historique : choisirons-nous de financer la destruction ou de sécuriser la vie ?

Dakar le 30 janvier 2026

Moustapha NIANG

Polytechnicien

Fonctionnaire international de l’UNICEF retraité

Ancien Chef/Manager Eau-Assainissement-Hygiène, UNICEF

Mniang20@gmail.com ; 773182188

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