Alors que la hausse des prix des denrées de première nécessité préoccupe de plus en plus les consommateurs sénégalais, une autre augmentation, moins visible mais tout aussi préoccupante, touche directement le monde agricole : celle du coût des intrants. Semences, engrais et autres produits indispensables à la production deviennent, selon plusieurs acteurs du secteur, de plus en plus difficiles à supporter pour les producteurs. Une situation qui pourrait, à terme, se répercuter directement sur les marchés et sur la sécurité alimentaire du pays.
Pour Moustapha Sène, président de la Fédération des coopératives maraîchères du Sénégal (FÉCOMASSE), il est impossible de comprendre la hausse des prix des légumes sans regarder le coût de leur production. Le responsable agricole appelle donc à élargir le débat. Derrière le prix affiché sur les étals se trouve toute une chaîne de dépenses qui commence bien avant la récolte. « Il faut aider les producteurs ou encore les PME à dénoncer jusqu’à leur dernière énergie l’augmentation abusive des intrants agricoles », plaide-t-il. Il évoque même la possibilité d’une mobilisation nationale des producteurs si la situation ne s’améliore pas.
Des semences dont les prix explosent
Pour illustrer son inquiétude, Moustapha Sène cite plusieurs exemples de semences utilisées dans le maraîchage. Selon les chiffres qu’il communique, un pot de semences de poivron peut aujourd’hui coûter jusqu’à 58 000 francs CFA. La tomate Cobra est annoncée à 53 000 francs CFA, la tomate Thorgal à 43 000 francs CFA, tandis que certaines semences comme Loleza et Afedia, conditionnées à 1 000 graines, atteindraient 50 000 francs CFA.
Ces prix sont très éloignés de ceux pratiqués quelques années auparavant, selon le président de la FÉCOMASSE. « Tous ces produits, entre 2023 et 2024, avaient des prix compris entre 25 000 et 33 000 francs CFA », affirme-t-il.
Cette évolution, si elle se confirme sur l’ensemble du marché, représente une forte augmentation du coût de certaines semences en quelques années. Pour un producteur qui doit acheter plusieurs variétés, exploiter plusieurs parcelles et payer ses employés, la facture devient rapidement lourde. « Comment voulez-vous acheter les intrants, payer les salaires des travailleurs et enfin gérer les familles ? », s’interroge le responsable agricole.
Le problème ne concerne d’ailleurs pas uniquement les semences. Les producteurs doivent aussi supporter les dépenses liées aux engrais, aux traitements phytosanitaires, à l’eau, à l’énergie, à la main-d’œuvre, au transport et à la commercialisation. Lorsque toutes ces charges augmentent en même temps, la rentabilité des exploitations devient de plus en plus fragile.
Quand les producteurs ne peuvent plus produire
Pour Moustapha Sène, la conséquence la plus inquiétante est que certains producteurs n’ont tout simplement plus les moyens financiers de poursuivre normalement leurs activités. « Les agriculteurs veulent cultiver, mais ils n’en ont plus les moyens. Ils n’ont même plus la capacité d’acheter certains intrants ; ceux qui en achètent n’en prennent qu’une seule unité », déplore-t-il.
Cette situation peut créer un véritable cercle vicieux. Lorsque le producteur réduit ses achats d’intrants, sa capacité de production peut également diminuer. Une baisse de la production peut ensuite provoquer une raréfaction de certains produits sur les marchés et contribuer à une hausse des prix pour le consommateur.
Mais le problème peut aussi se poser lorsque la production est abondante
Moustapha Sène évoque ainsi des situations dans lesquelles des producteurs se retrouvent avec des récoltes qu’ils ont du mal à vendre. Il cite notamment des productions de carottes ou de pommes de terre qui auraient été déversées sur le marché sans trouver suffisamment d’acheteurs. « Ils ont leurs produits, comme la carotte dont on disait qu’elle était chère, ou la pomme de terre, et cela s’est déversé sur le marché. Personne ne l’achète », raconte-t-il.
Pour les exploitants qui ont financé leurs campagnes grâce à des crédits, une mauvaise commercialisation peut devenir particulièrement difficile. Le producteur doit rembourser son prêt alors que ses revenus ne permettent plus toujours de couvrir ses charges. « Beaucoup de producteurs ont souscrit des prêts, des prêts qu’ils se retrouvent finalement incapables de rembourser faute de moyens », affirme le président de la FÉCOMASSE.
Le paradoxe d’un pays qui veut produire mais dépend encore de l’extérieur
Au-delà de la question des prix, Moustapha Sène soulève un autre problème : la dépendance du Sénégal vis-à-vis des semences étrangères. Dans son analyse, la souveraineté alimentaire ne peut être pleinement atteinte si le pays reste dépendant de fournisseurs extérieurs pour des produits aussi essentiels que les semences. Il interpelle notamment l’État sur le rôle de l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA).
« L’ISRA, quelle est son utilité ? Le fait, en soi, de faire en sorte de produire des semences. C’est pour cela que cet institut a été mis en place. A-t-il fait son travail ou pas ? », questionne-t-il.
Le responsable agricole estime que les compétences existent au Sénégal, mais qu’elles ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour être transformées en véritables filières industrielles et commerciales. Il évoque notamment l’existence, selon les informations dont il dispose, de nombreuses variétés conservées ou développées par la recherche agricole sénégalaise et qui seraient encore insuffisamment valorisées.
« Au moment où l’on sous-entend qu’il y a 7 000 variétés supposées de pommes de terre qui se trouvent à l’ISRA et qui ne sont pas valorisées, qu’attend l’État du Sénégal pour accompagner ces ingénieurs sénégalais ? », demande-t-il.
Cette question renvoie à un enjeu plus large : la capacité du Sénégal à produire localement les intrants dont son agriculture a besoin.
Une dépendance qui fragilise toute la chaîne
Selon Moustapha Sène, cette dépendance extérieure rend le secteur particulièrement vulnérable. Lorsque les fournisseurs étrangers augmentent leurs tarifs, les producteurs sénégalais disposent de peu de marges de manœuvre. « Si on ne nous donne pas de semences, nous ne cultivons pas. La vérité, c’est cela », résume-t-il.
Il cite plusieurs cultures pour lesquelles, selon lui, la dépendance reste importante, notamment le maïs, le piment et différentes variétés maraîchères. Le président de la FÉCOMASSE estime donc nécessaire de renforcer une véritable industrie sénégalaise de production de semences et de plants, en associant la recherche, les entreprises privées, les coopératives et les producteurs. Il cite notamment l’exemple d’une entreprise sénégalaise spécialisée dans la production de semences, qu’il présente comme l’une des rares initiatives locales dans un secteur où, selon lui, les acteurs étrangers occupent une place importante.
Le coût social d’une agriculture fragilisée
Derrière les chiffres se trouve également une réalité sociale. Une exploitation agricole qui ne parvient plus à couvrir ses charges ne menace pas seulement le revenu de son propriétaire. Elle peut aussi fragiliser les emplois qui dépendent de cette activité.
Moustapha Sène en parle à partir de sa propre expérience. « J’en suis arrivé au point d’être incapable de payer des salaires, de devoir renvoyer mes propres employés et de réduire les effectifs, alors qu’ils étaient au nombre de neuf. Je les ai réduits jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un seul », témoigne-t-il.
Le responsable agricole établit également un lien entre l’échec de certains projets agricoles et le départ de jeunes vers d’autres horizons, y compris l’émigration irrégulière. « Il y en a parmi eux qui avaient contracté un prêt pour entreprendre et démarrer leur activité ; après cet échec, ils ont pris les pirogues », affirme-t-il.
Ne pas combattre uniquement les prix sur les marchés
Le débat sur la vie chère se concentre souvent sur le prix payé par le consommateur. Cette préoccupation est compréhensible, puisque c’est cette hausse que les ménages ressentent directement. Mais elle ne permet pas toujours de comprendre ce qui se passe en amont.
Un légume vendu cher ne signifie pas nécessairement que le producteur réalise un bénéfice important. Entre la semence, l’engrais, l’eau, la main-d’œuvre, les traitements, le transport et les pertes éventuelles, une grande partie du prix final peut déjà être absorbée avant même que le produit n’arrive chez le commerçant. C’est précisément sur ce point que Moustapha Cissé veut attirer l’attention. « Nous voulons protéger ce patrimoine », insiste-t-il à propos de l’agriculture.
Pour lui, l’État doit revoir en profondeur son accompagnement des producteurs, notamment sur les intrants et la production locale de semences. Il appelle également à davantage de cohérence dans les politiques agricoles. Soutenir la production ne signifie pas seulement annoncer des objectifs de souveraineté alimentaire. Il faut aussi donner aux producteurs les moyens matériels et financiers de les atteindre. La question dépasse donc largement le prix de la tomate, de la pomme de terre ou du poivron. Elle touche au modèle agricole du pays.
Si les intrants deviennent trop chers, le producteur réduit sa production. Si les récoltes ne trouvent pas preneur, il s’endette. S’il ne peut plus rembourser ses crédits, il abandonne. Et lorsque de plus en plus de producteurs quittent le secteur, le pays risque de devenir davantage dépendant des importations. Le paradoxe est alors évident : vouloir rendre les denrées alimentaires accessibles sans s’attaquer au coût de production revient à traiter les symptômes sans s’attaquer suffisamment aux causes.
El Hadji Ibrahima FAYE

